Wednesday, April 29, 2015

2015.04.53

Joseph Mélèze Modrzejewski, Loi et coutume dans l'Égypte grecque et romaine: les facteurs de formation du droit en Égypte d'Alexandre le Grand à la conquête arabe. Journal of Juristic Papyrology supplements, 21. Warsaw: Journal of Juristic Papyrology, 2014. Pp. xiv, 382. ISBN 9788393842506. $136.00.

Reviewed by Bernard Legras, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (Bernard.Legras@univ-paris1.fr)

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Cet ouvrage très attendu par la communauté scientifique est la version corrigée et mise à jour le la thèse de droit soutenue en décembre 1970 par Joseph Mélèze Modrzejewski à la Faculté de droit de Paris (dont les héritières seront en 1971 les universités Paris II Panthéon-Assas et Paris 1 Panthéon-Sorbonne). Ce manuscrit avait été polycopié en un nombre d'exemplaires limités : il n'était présent que dans les bibliothèques personnelles de quelques enseignants-chercheurs ou chercheurs, et dans quelques bibliothèques universitaires.

Durant cette période de quarante années (et auparavant, à partir de 1951), l'auteur a publié une œuvre majeure consacrée au droit grec et hellénistique, à l'histoire juridique et sociale de l'Égypte grecque et romaine, et au judaïsme postexilique. 1 Des nombreuses notices sur le rôle décisif joué par Joseph Mélèze Modrzejewski dans la refondation moderne des études sur le droit grec on retiendra en particulier la préface écrite par Eva Cantarella (Università degli Studi di Milano) pour le volume Droit et justice dans le monde grec et hellénistique.2 Le manuel publié chez l'éditeur juridique Dalloz en 2012 et le présent ouvrage de 2014 ouvrent désormais la voie à la rédaction d'un livre consacré à l'histoire du droit de l'Égypte grecque et romaine à la lumière des documents papyrologiques.

Le livre s'ouvre par des prolégomènes sur les facteurs de formation du droit. Il s'agit de présenter les sources du droit, de s'interroger sur les notions de droit et de coutume, de nomoi, dans le cadre géographique et chronologique retenu, l'Égypte de la conquête macédonienne (332 av. n.è.) à la conquête arabe (641 de n.è.). Il se divise en deux parties, I. L'Égypte ptolémaïque, II. L'Égypte romaine. La première partie comporte trois chapitres : Les composantes du droit ptolémaïque, Les mécanismes de l'évolution juridique. Elle s'achève par une conclusion : « un système complexe ». La seconde partie se structure en quatre chapitres : Les droits locaux après la conquête romaine de l'Égypte, La pénétration du droit romain en Égypte, Le droit de l'Empire et les droits locaux après la Constitutio Antoniniana, Les destinées des droits locaux. Les conclusions de cette partie s'intitulent : Mores regionis. Un précieux Index dû à Maria Nowak ; une Bibliographie sommaire et une liste des Principales abréviations achèvent l'ouvrage.

Le remaniement du texte de 1970, un polycopié de 481 pp., a porté à la fois sur le corps du texte et sur les notes. Les changements portent sur les points sur lesquels la pensée de l'auteur a évolué et sur un rajeunissement de la bibliographie. Mais il note bien (p. XIII) que « mes références reflètent surtout l'état des travaux et des débats vers le milieu du XXe siècle ». Par souci de préserver la logique de l'ouvrage les chapitres qui ont fait l'objet d'une publication sous forme d'articles ont été maintenus dans la version refondue de 2014. L'auteur est bien conscient (p. XIII) des « inévitables doubles emplois qui en résultent ». L'auteur a poursuivi sur d'innombrables points le débat bien au-delà de 1970, par exemple sur la question de l'unité du droit grec (p. 143, n.6), sur son refus d'admettre que Caracalla aurait « abrogé » les nomoi des cités, en discutant (p. 326, n.7) les positions ultérieures de M. Talamanca, F. De Martino ; H. Wagner, M. Bretone et K. Buraselis, ou pour conclure (p. 341) sur l'existence d'une seule source du droit dans l'Égypte byzantine, « la pratique coutumière reconnue comme un ensemble de règles obligatoires et suivies comme telles » en mettant en avant les travaux récents de J.-L. Fournet, C. Magdelaine et J. Urbanik. Des documents nouveaux ont été intégrés à la discussion ainsi le BGU XIV 2376 de 36/35 av. n.è. où Cléopâtre VII est qualifiée de philopatris « celle qui aime sa patrie » (pour l'auteur : Alexandrie). La question toujours en discussion de la « romanisation » de la vie juridique dans la province impériale intègre des travaux récents (p. 297). Mais l'objectif n'était pas de refondre le texte pour partir des débats actuels, mais de prolonger la discussion depuis l'époque de rédaction du manuscrit. L'objectif n'était pas non plus de citer de manière exhaustive toutes les publications concernant les thèmes abordés. On en trouvera un exemple dans la notion de « réception » qui occupe une place substantielle et non celle de transferts de droit (ou de transferts culturels) qui constitue depuis la recherche fondatrice de J. Gaudemet en 1976 (L'année sociologique, 27, p. 37-47 = Sociologie historique du droit, Paris, 2000, p. 91-119) un thème important de recherches pour les historiens de l'Antiquité et les historiens du droit.3

Le grand apport de cette publication est de mieux mettre en lumière l'apport de l'auteur à l'élaboration d'une discipline autonome nouvelle, les études « modernes » de droit grec à partir des années 1970. Cette fondation s'est en effet structurée internationalement dans le cadre des rencontres scientifiques intitulées Symposion, rencontres inaugurées en 1971 au château de Rheda en Westphalie par Hans-Julius Wolff (le 19e Symposion, Symposion 2013, s'est tenu à la Harvard Law School de Cambridge, MA, du 26 au 29 août 2013). Joseph Mélèze Modzejewski définit dans son livre la doctrine à laquelle il restera fidèle à savoir qu'il existe « une unité conceptuelle » du droit grec privé « compatible avec la variété réelle des composantes historiques » : « Nous parlerons donc de 'droit grec ancien' pour les cités avant et après Alexandre ; de 'droit hellénistique', pour les royaumes et, plus tard, pour les provinces romaines d'Orient qui prolongent ces royaumes ; de 'droit grec' tout court, pour tout phénomène juridique qui relève de l'expérience juridique grecque, et en particulier pour les manifestations des continuités grecques dans les documents d'Égypte ». Il montre les différentes facettes de cette de la pluralité des droits dans le cadre d'une Égypte grecque puis romaine qui sont l'une et l'autre multiculturelles. L'ouvrage révèle la méthode qu'il transmettra dans son enseignement à Paris, à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, IVe section de 1972 à 2007 (Papyrologie et Histoire des droits de l'Antiquité) et au sein de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne de 1978 à 1999 (Histoire du monde hellénistique) : l'interdisciplinarité qui fonde les études sur le droit grec sur l'histoire du droit, l'histoire de la Grèce et du monde hellénistique, les sources littéraires et documentaires extérieures à l'Égypte, la papyrologie et l'épigraphie.

La gratitude de la communauté scientifique doit donc être exprimée envers Joseph Mélèze Modrzejewski pour avoir édité et rajeuni un manuscrit de 1970 dont la diffusion était restée limitée à une cercle restreint, et envers la collection Journal of Juristic Papyrology, Supplements, qui a publié de manière impeccable, un opus magnum qui présente un status quaestionis majeur sur le droit grec dans l'Égypte grecque et romaine, mais en offrant de riches et fécondes perspectives de recherche pour les chercheurs du temps présent.



Notes:


1.   On rappellera ici les trois importants volumes d'acta minora selecta paru en 1990 (Droit impérial et traditions locales dans l'Égypte romaine Aldershot, Variorum Collected Studies 321), en 1993 (Statut personnel et liens de famille dans les droits de l'Antiquité, Aldershot, Variorum Collected Studies 411), et en 2011 (Droit et justice dans le monde grec et hellénistique, Varsovie, The Journal of Juristic Papyrology Supplement 10), ainsi que le très utile manuel paru en 2012 : Le droit grec après Alexandre, Dalloz, Paris.
2.   « Joseph Mélèze Modrzejewski et les études de droit grec » (Cf. aussi B. Legras, « La papyrologie juridique grecque : la formation d'une discipline », Le banquet de Pauline Schmitt-Pantel, V. Azoulay et alii éd., Paris, 2012, p. 559-571).
3.   Cf. B. Legras éd., Transferts culturels et droits dans le monde grec et hellénistique, Reims, 14-17 mai 2008, Paris, Publications de la Sorbonne, 2012, en particulier l'introduction, p. 7-14.

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