Thursday, October 21, 2010

2010.10.55

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Carmelo G. Malacrino, Constructing the Ancient World: Architectural Techniques of the Greek and Romans. Los Angeles: J. Paul Getty Museum, 2010. Pp. 216. ISBN 9781606060162. $50.00.

Reviewed by Marie-Christine Hellman, Centre national de la recherche scientifique, Maison René-Ginouvès de l'archéologie et de l'ethnologie

Rédigé par l'architecte qui dirige la mission italienne d'étude des monuments anciens de l'île de Kos, et qui a déjà plusieurs publications en italien à son actif,1 ce beau livre bien présenté a toutes les chances de connaître une meilleure diffusion dans sa traduction anglaise que son édition originale en italien, publiée presque en même temps à Vérone. L'auteur a eu la bonne idée de s'adresser aux étudiants ainsi qu'aux archéologues ou aux architectes qui connaissent moins bien que lui les techniques de construction des Grecs et des Romains, et qui voudraient se sentir plus à l'aise sur une fouille ou sur un chantier de restauration. La lecture des monographies architecturales pose aussi des problèmes à de nombreux archéologues, puisque la majorité des termes qu'on y trouve (par exemple : adyton, anathyrosis, emplekton, opus testaceum…) ne sont vraiment compréhensibles que par des initiés, qui ont parfois tendance à juger que l'architecture antique doit rester un secteur pour happy few.

Ce n'est pas le premier livre qui paraît sur les techniques de l'architecture antique, loin de là. Mais, jusqu'ici, la plupart des ouvrages qui font autorité sur ce sujet (et surtout les plus récents) étaient spécialisés sur une période : les Grecs d'une part, les Romains d'autre part. Le travail accompli par l'auteur à Kos, où les vestiges grecs et romains se côtoient partout, le rendait forcément sensible au caractère artificiel de cette division en Méditerranée orientale, tant les habitudes de la construction grecque ont perduré dans les régions grecques devenues provinces romaines, et ce n'est que très progressivement, sous l'Empire, que les pratiques romaines ont vraiment pris le dessus, avec une diffusion plus rapide des techniques que des plans. Quant à la pratique du remploi, qu'il importe de distinguer, elle est bien attestée depuis le VIe siècle av. J.-C. et n'a cessé de s'accentuer au fil des siècles, pour de multiples raisons qui ne relèvent pas seulement de l'économie des matériaux.

Précédés d'une introduction et suivis d'un indispensable glossaire (2 p.), d'un choix bibliographique en plusieurs langues (3 p.,2) et d'un index (4 p.), les neuf chapitres se succèdent de manière logique. Les trois premiers sont consacrés aux matériaux, (1. Natural Building Materials: Stone and Marble, 2. Clay and Terracotta, 3. Lime, Mortar, and Plaster), un domaine particulièrement familier à Malacrino, qui expose à la fois les techniques grecques et les techniques romaines, tandis que les deux chapitres suivants adoptent une approche plus chronologique (4. Construction Techniques in the Greek World ; 5. Construction Techniques in the Roman World), tout à fait compréhensible pour ceux qui connaissent les différences dans l'assemblage des blocs et dans les appareils des murs. Enfin, les quatre derniers chapitres se rapportent plus spécialement au travail de l'ingénieur, sachant que le monde antique ne faisait pas de différence, comme aujourd'hui, entre un architecte et un ingénieur : 6. Engineering and Techniques at the Work Site, 7. Ancient Hydraulics: Between Technology and Engineering, 8. Heating Systems and Baths, 9. Roads, Bridges, and Tunnels. En effet, les tyrans grecs avaient déjà compris qu'on pouvait se concilier le peuple en favorisant les travaux d'adduction hydraulique, et les Romains ont continué sur cette lancée en installant partout des aqueducs aériens.

En feuilletant le livre on remarque vite que les plus grandes des photographies, toutes en couleurs et toutes nouvelles, concernent en majorité l'architecture romaine (en rappelant aussi l'apport étrusque), mais il ne faudrait pas en conclure que c'est l'examen des techniques romaines qui prédomine. Les parts dévolues à chaque civilisation sont à peu près égales, car les pages de l'époque grecque, qui commence ici avec la Crète minoenne et le monde mycénien, n'omettent pas les vestiges très frappants des colonies grecques d'Occident --contrairement à bien des publications en langue grecque qui sont dédiées à l'architecture. En outre la jaquette de la couverture de l'édition américaine montre le temple archaïque d'Apollon et la fontaine Glauké de Corinthe, or les connaisseurs savent que l'agora en contrebas est en réalité le forum d'une importante colonie romaine, où la continuité entre les mondes grec et romain apparaît dans plusieurs monuments (dont la fontaine Peirène, p. 157).

Dépourvu de notes, le texte est toujours clair et devrait être facilement compréhensible pour des non-spécialistes, bien que les explications et les définitions se succèdent rapidement, chiffres à l'appui. Le renvoi constant à des livres d'auteurs anciens, en particulier Vitruve, Pline l'Ancien ou Frontinus, mais aussi à des inscriptions, est appréciable : tout en contribuant à la vivacité de la rédaction, ces références montrent que la connaissance de l'architecture antique ne s'acquiert pas seulement sur le terrain, devant les blocs, mais aussi en bibliothèque, puisque les testimonia écrits permettent de combler en partie les lacunes des vestiges matériels. Et comme les spécialistes ont l'habitude d'utiliser quantité de termes latins ou grecs, l'auteur a donné entre parenthèses, avec une translittération du grec, un maximum de ces termes d'architecture qui composent un jargon ésotérique pour les profanes.

Par rapport aux ouvrages précédents sur ce thème, dont certaines pages commencent forcément à être un peu dépassées, l'auteur a l'avantage d'être au courant des dernières recherches et publications importantes. Evidemment, il a dû faire des choix et ne les utilise pas toutes. Par exemple, du côté de l'architecture grecque, Malacrino a négligé les particularités alexandrines et il mentionne peu le cas de la Macédoine, mais il a eu raison de faire une place de premier plan à ces vieux bâtiments absidaux, dont les poteaux de bois ont été progressivement remplacés par des fûts en pierre ; il n'ignore pas non plus le rôle crucial joué par les constructions archaïques des Cyclades entièrement en marbre (surtout à Naxos et à Paros). Et ceux qui croient encore que seuls les ingénieurs romains se sont vraiment souciés de faire des routes et des ponts découvriront avec intérêt une reconstitution du pont de bateaux imaginé en 481 av. J.-C. pour traverser l'Hellespont, ou encore un plan du pont à trois branches conservé en partie près de Méligalas en Messénie, p. 199.

Il s'agit donc d'un livre très utile, car il est à la fois bien informé, bien conçu et attrayant, grâce à sa riche illustration, faite d'excellents clichés photographiques que complètent de multiples dessins explicatifs, également presque tous en couleurs. Néanmoins, le lecteur spécialiste remarquera tout de suite ce qui échappera certainement au lectorat non spécialiste : la grosse majorité de la documentation graphique (y compris le motif des feuilles de garde de la reliure) a été redessinée et mise en couleurs à partir d'emprunts à des publications antérieures, sans mentionner le nom de l'auteur du dessin originel. Le titre du livre ou de l'article en question est parfois cité dans la bibliographie . C'est par exemple le cas pour J.-P. Adam, dont plusieurs dessins concernant la construction romaine ont été repris, mais son nom aurait dû être donné à la fin de la légende ou dans une table des figures, en commençant par numéroter les figures. A l'inverse, de nombreuses illustrations apparaissent ici sans que soient jamais précisés le nom de l'architecte auteur du premier dessin (ainsi : Erik Hansen, Lothar Haselberger, Manolis Korres, Tony Kozelj…) ni la publication concernée. Le souci de limiter le nombre des pages de ce livre ne saurait justifier cette pratique ambiguë, d'autant que les étudiants doivent apprendre tôt les bonnes habitudes de la profession : ils comprendront vite pourquoi il est nécessaire de toujours citer ses sources. Mais comme l'ouvrage de Malacrino aura sûrement un succès mérité, on peut espérer que ce problème sera corrigé dans une nouvelle édition.



Notes:


1.   Voir, e.g., la co-édition des actes du colloque Architetti, architettura e città nel Mediterraneo antico (Milano, 2007).
2.   Il faut corriger le nom de l'auteur des deux volumes de L'architecture romaine publiés à Paris, en 1996 et 2001 : c'est P. Gros, non E. Greco.

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