Thursday, October 21, 2010

2010.10.53

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Jean Rudhardt, Opera inedita: Essai sur la religion grecque & Recherches sur les Hymnes orphiques. Kernos Suppléments 19. Liège: Centre international d'Étude de la religion Grecque Ancienne, 2008. Pp. 346. ISBN 9782960071726. €40.00 (pb).

Reviewed by Hélène Brun Siard, Université Paris-Sorbonne

V. Pirenne-Delforge et Ph. Borgeaud éditent deux monographies de Jean Rudhardt demeurées inachevées à sa mort survenue en 2003. L'ouvrage se veut un témoignage de la pensée de ce grand historien des religions et un hommage rendu à ses travaux. Il ouvre, après le préambule (p. 9-10), sur une biographie de Rudhardt intitulée « Comment devient-on historien des religions ?» (p. 11-18) et sur sa bibliographie (p. 19-23). Des préfaces, dues à V. Pirenne-Delforge pour la première (p. 27-32) et à Ph. Borgeaud pour la deuxième (p. 159-163) introduisent la lecture de chacun des inachevés et les replacent dans un contexte historiographique et épistémologique ; les éditeurs montrent la place qu'occupent ces études dans la pensée de Rudhardt Ce livre est à double titre intéressant : il offre au lecteur les textes inédits du savant disparu ; y sont développés des points de vue sur son œuvre dus à deux éminents spécialistes de la religion grecque.

Dans l'Essai sur la religion grecque (p. 35-156) Rudhardt évoque, en introduction, plusieurs modèles de la religion proposés depuis le XIXème siècle pour situer ses propres recherches au sein de ces courants de pensée. Il signale ses points de convergence – mais aussi ses divergences – avec les autres approches du phénomène religieux. De l'essai lui-même ont été rédigés deux chapitres. Le premier (« Deux approches ») envisage la religion en tant qu'elle est une tradition et l'expression d'une piété. Le second s'intitule « Un objet de la religion : les choses sacrées, les hiéra ».

Rudhardt demeure ici fidèle au projet élaboré lors de ses premiers travaux sur la religion grecque :1 il s'agit d'adopter une posture subjective pour percevoir l'altérité des Grecs, sans la réduire ni l'abolir. Cette volonté d'assimilation des pensées et des conceptions de l'Autre suppose de partager la même expérience que lui. Pour parvenir à cette intimité, Rudhardt choisit le truchement de la langue et tente de faire siennes les catégories de pensée des Grecs, leurs conceptions du religieux et leur expérience du sacré. « (…) je dois penser dans la langue grecque », écrit-il. « C'est alors seulement que je pourrai, en lisant et relisant ce qu'ils ont écrit, espérer percevoir ce que fut pour eux l'expérience d'une rencontre avec des réalités sacrées ou divines. C'est en procédant à partir de cette expérience que je pourrai peut-être comprendre l'ensemble des croyances, des pratiques et des institutions qui composent ce que nous appellerons leur religion » (p. 44).2

Cette démarche, pour séduisante qu'elle soit, n'en présente pas moins un caractère désespéré, dont, au reste, Rudhardt est conscient,3 puisque la réduction de l'altérité demeure impossible, comme il est illusoire de prétendre parler la langue de l'Autre, surtout s'il appartient à une civilisation disparue. La traduction est inévitablement approximative entre le grec ancien et le français ; et Rudhardt y renonce parfois puisqu'elle ne peut que réduire la diversité des sens attestés – ou même simplement possibles – pour un même vocable. Il conserve alors le terme grec pour étudier les concepts « clés » de la religion grecque. Ce choix, légitimé en introduction, a cependant pour conséquence que certaines phrases deviennent étranges pour un lecteur français.4

On peut aussi regretter la part congrue qui est faite aux documents épigraphiques. Etonnamment, les éditeurs n'en font pas état. D'évidence, ce type de source n'a pas retenu l'attention de Rudhardt, mais il semble aujourd'hui peu compréhensible de s'en dispenser. Ainsi, pour l'analyse d'un concept comme celui d'εὐσέβεια (p. 90-98) : une recherche superficielle sur une base de données épigraphiques donne, pour l'ensemble du monde grec, 4391 entrées dans des textes de nature diverses (titulatures impériales, décrets honorifiques, dédicaces…) ; 5 l'étude de ces documents permettrait de nuancer les textes littéraires, de mieux cerner la place de cette vertu dans la rhétorique politique et de préciser les liens de cette famille de mots avec le terme nomos, comme le souhaitait aussi Rudhardt (p. 98-99). Une exploitation des textes épigraphiques ne rendrait que plus convaincante cette approche.

Ces réserves émises, il n'en reste pas moins passionnant de voir Rudhardt aux prises avec les mots du religieux. Sa connaissance intime de la langue grecque lui permet d'approcher subtilement les concepts dont il envisage le champ d'application. Cette démarche est plus sensible encore dans le second essai publié dans ce volume, Recherches sur les Hymnes orphiques (p. 165-325).

Cette étude comprend d'abord une introduction (« la collection des Hymnes »), puis deux chapitres entièrement rédigés (« la Forme des Hymnes » et « les croyances relatives aux dieux »). Dans l'introduction, Rudhardt présente le corpus et les travaux qu'il a suscités. Il expose clairement les enjeux de son étude et l'esprit dans lequel il l'entreprend. Son objectif était, à terme, d'en proposer une traduction et l'essai constituait un prélude à l'édition des textes. Rudhardt y aborde des questions historiques (leur attribution et leur provenance notamment) et religieuses (ces hymnes méritent-ils d'être comptés au nombre des documents « orphiques » ? quel était leur usage dans la pratique cultuelle ? quelles conceptions du divin y sont manifestées ?) ; il le fait principalement – et premièrement – à partir de l'étude de la forme et de la langue des documents.

L'analyse de la forme Hymnes (syntaxe, lexique et composition), les discussions sur l'établissement du texte – souvent passionnantes en tant que telles (ainsi pour l'Hymne à la Nuit, p. 189) – ou celles sur la traduction témoignent de la méthode suivie par Rudhardt. L'enjeu est de manifester le lien qui se crée entre une forme particulière et le fond « religieux » de ces textes, notamment les types de dieux auxquels ils sont adressés ; ainsi, une approche « formelle » débouche sur une analyse du « système religieux » dans lequel ont été élaborés ces documents et qu'ils contribuent en retour à construire.

Rudhardt montre – par exemple – que l'emploi des composés dans les Hymnes permet d'unir entre eux deux ou trois radicaux (p. 230). Chaque texte « associe plusieurs idées, en établissant entre elles des rapports de différents types » que Rudhardt analyse en prélude à une proposition de traduction, car « si le composé est bien ainsi l'équivalent logique d'une proposition, il en est aussi très différent. Elliptique, condensé, réduit à un seul mot, il joue le rôle d'un terme unique dans la phrase où il se trouve employé. (...) en raison de leur nouveauté même, les composés nouveaux qui figurent dans les Hymnes requièrent tous une analyse, serait-elle facile » (p. 232) ; et de conclure sur le caractère intraduisible du composé dont le sens n'est jamais univoque. Il livre de nombreux exemples de ces variables (p. 233). Même si chacun des termes est facile à comprendre, l'association elle-même et le rapport de sens qui s'établit entre deux concepts est entièrement neuf et nécessite toujours une interprétation.

Cette approche est également utilisée pour l'étude des épithètes apposées aux noms des dieux. L'essai de traduction de l'Hymne de l'Ether ou de celui des Courètes (p. 236-237) permet à Rudhardt de proposer plusieurs interprétations de ces appositions, qui ne sont pas toutes sur le même plan sémantique, même si syntaxiquement elles paraissent relever du même mode paratactique. Il construit une analyse sémantique reposant sur l'analyse de la forme et sur les modalités linguistiques de construction du sens dont la conclusion est particulièrement éclairante : « En bref, la parataxe des épithètes et des appositions peut dissimuler une sorte de syntaxe. Les mots juxtaposés peuvent entretenir les uns avec les autres des rapports subtils que n'indique clairement aucun signe grammatical (...). Pour rendre compte de cette double relation entre les termes du groupe d'une part, entre le groupe entier et le nom divin d'autre part, nous devons considérer la séquence complète comme l'équivalent d'une proposition participiale ou d'une relative. Mais, en construisant une telle proposition, nous explicitons ce qui est implicite, allongeons ce qui est allusif et concentré ; avec lourdeur, nous accumulons des propositions toutes rattachées au nom divin initial. » (p. 248)

Rudhardt souligne aussi les incertitudes d'interprétation et les choix qui s'imposent – parfois sans véritable moyen de les légitimer – pour faire des traductions réduisant ainsi la polysémie, constitutive du langage mais réellement exploitée ici par les rédacteurs des Hymnes et sans doute accessible comme telle aux auditeurs grecs. On voit s'opérer clairement le lien entre une forme particulière et un univers conceptuel et Rudhardt conclut ainsi son développement : « des auteurs antiques ont reconnu aux Hymnes orphiques un mérite religieux particulier. (…) de même la langue des Hymnes vise à suggérer le mystère ou l'altérité du sacré. » (p. 250)

Par l'étude de la composition de ces textes, par celle du vocabulaire et du lexique et par celle encore de leur contenu « positif » dans le chapitre consacré aux croyances, Rudhardt répond aux questions historiques qu'il se proposait de traiter en introduction. Il démontre tout à la fois l'unité des Hymnes et la possible diversité des auteurs ; car l'unité relève davantage d'une unité cultuelle ou idéologique plutôt que de celle d'une personne, d'un individu. Ces textes méritent d'être contenus en un même recueil, en dépit des traditions manuscrites diverses ; leur caractère proprement « orphique » et leur efficacité liturgique sont également réaffirmées.

Ces questions ont été traitées par d'autres que lui et les Hymnes orphiques ont fait l'objet d'une édition de référence6 que signale Ph. Borgeaud dans sa préface (p. 160). Ainsi, le mérite de cet essai ne réside-t-il pas tant dans son actualité « scientifique » que dans sa pertinence méthodologique : on y voit clairement exposées les méthodes d'analyse des textes de ce savant, les attentes qu'il y place et les résultats auxquels la rigueur de son approche « formelle » permet d'atteindre. Ses conceptions de la religion y sont ainsi remarquablement mises en scène : il s'agit pour lui d'approcher, par l'étude précise de la forme des textes, leur signification et l'ambiance cultuelle où ils ont été conçus et dont ils sont, en conséquence, les meilleurs témoins pour nous. On comprend mieux ici que dans l'essai précédent, à mon sens, le lien qu'opère Rudhardt entre la verbalisation et l'expérience religieuse et, partant, l'extrême importance – et la sensibilité – de l'exercice de traduction. On regrettera par conséquent, comme Ph. Borgeaud le fait dans la préface (p. 161), l'inachèvement de l'essai et surtout l'absence de la traduction projetée.



Notes:


1.   Rudhardt, J., Notions fondamentales de la pensée religieuse et actes constitutifs du culte dans la Grèce classique, Paris, 1992 [Genève, 1958].
2.   On trouve également cette « profession de foi » dans d'autres articles : voir particulièrement « Comprendre la religion grecque », Kernos 4 (1991), p. 47-59.
3.   « L'entreprise est délirante », dit-il p. 44.
4.   On peut donner un extrait de l'étude du terme sébas, représentatif de la manière de procéder de Rudhardt : « l'homme qui éprouve un sentiment de sébas ne se conduit pas n'importe comment ; le sébas lui impose une manière d'être ou parfois des actions précises (...) Le sébas s'associe à des prières ou à des invocations (...) Le sébas que l'on a pour ses parents est proche de l'hospitalité que l'on doit aux étrangers. Le sébas de l'Aréopage empêchera que les Athéniens ne commettent des délits ; d'une manière plus générale, d'étroites affinités unissent à la justice les conduites de l'homme soumis à l'action du sébas. Chez celui qui la possède, la qualité de sébas est incorruptible ; l'argent ne peut pas l'altérer. » (p. 76-77)
5.   Recherche εὐσεβ-* sur la base de données Packhum (juillet 2010).
6.   J. Ricciardelli (éd.), Inni Orfici, Fondatione Lorenzo Valla, Arnaldo Montadori Editore, 2000.

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