Sunday, October 17, 2010

2010.10.42

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Pierre-Marie Morel, Épicure: la nature et la raison. Bibliothèque des philosophies. Paris: Librairie Philosophique J. Vrin, 2009. Pp. 222. ISBN 9782711622399. €23.00 (pb).
Reviewed by François Prost, Université Paris-Sorbonne

Suivant les principes de la collection, l'ouvrage offre une présentation d'ensemble de la philosophie concernée et une synthèse des orientations de la recherche sur ce sujet, à destination d'un public assez large. Le travail de l'auteur remplit parfaitement ces objectifs, et offre en outre une lecture personnelle tout en finesse, servie par une écriture élégante et claire. La réalisation matérielle est soignée.1

Le livre se compose de quatre parties principales, chacune divisée en deux chapitres (le tout encadré par les liste d'abréviations, introduction, conclusion, bibliographie et table des matières; il manque seulement un index). Ce plan exprime d'emblée l'intention de ne pas suivre la tripartition hellénistique logique / physique / éthique,2 même si, bien entendu, ces catégories se retrouvent dans le corps de l'ouvrage. Le sous-titre du livre, La nature et la raison, explicite une ligne de réflexion qui s'attache avant tout à l'articulation entre le donné naturel auquel l'homme est confronté dans tous les aspects de son expérience, et l'exercice nécessaire de la raison qui tire de ce donné la conscience d'un ordre, lui-même constamment rapporté aux données de la perception. Cet esprit général du livre et l'ordre de ses parties sont sommairement présentés dans la substantielle introduction (p. 7-27), qui propose en outre un tableau d'ensemble de l'école épicurienne dans son histoire, et une présentation raisonnée des sources anciennes.

La première partie, La nature des choses (p. 29-70) offre une vision détaillée des principes de la physique, depuis les fondements de l'atomisme jusqu'à la cosmologie. L'auteur fournit, bien sûr, toutes les informations essentielles tirées du corpus épicurien, mais il élargit aussi la perspective par une confrontation avec les deux pensées antérieures de référence qu'il connaît bien, celles de Démocrite et d'Aristote.3 Il met ainsi bien en lumière la dette d'Epicure envers l'atomisme abdéritain, et son effort à la fois pour en corriger les aspects qu'il rejette (comme le déterminisme absolu), et pour répondre aussi aux objections qu'Aristote avait avancées, concernant surtout le mouvement et la génération; toutefois, l'intention d'Epicure (voir p. 47-48) n'est pas de considérer toutes les difficultés particulières de l'atomisme, mais d'établir des principes suffisants pour sa propre théorie, qui n'est pas seulement une théorie de la composition atomique, mais une physique des corps (perçus dans leur mode de génération, p. 56-58) et une ontologie de la relation (relations des composants atomiques auxquelles le corps doit son unité, p. 59-60).

Cette confrontation est suivie avec autant que rigueur et de précision que de clarté et de finesse: elle m'a paru constituer un des points forts de l'ouvrage, d'autant qu'elle s'assortit d'un chapelet de réflexions plus ponctuelles sur les principales notions mises en cause, comme celles de "naturalisme" (p. 11-13), de "matérialisme" (p. 32-33), ou de "substance" et de "propriété" (p. 58-59): ces réflexions aident à souligner l'originalité épicurienne sur le point concerné, et sont par elles-mêmes souvent un modèle de méthode, en particulier à destination du public étudiant (et pas seulement lui).

D'un point de vue plus étroitement épicurien, dans cette partie comme dans les suivantes, l'auteur présente toujours avec impartialité les thèses interprétatives les plus importantes, et justifie ses propres préférences avec modération. Sur la question complexe du "réductionnisme" (p. 35-36 et 60-61), il fait le choix de "maintenir et nuancer la lecture réductionniste" (p. 60), mais, à la vérité, la nuance me paraît si forte que l'idée même de réductionnisme semble s'estomper; cette réserve, du reste, n'ôte rien à l'intérêt de l'analyse elle-même.

La deuxième partie, Les affaires humaines (p. 71-115), poursuit l'examen de l'articulation entre nature et raison selon un double point de vue, celui de l'anthropologie historique et celui de la psychologie. Le premier des deux chapitres s'appuie sur Lucrèce, chant 5, pour le détail des étapes de l'histoire de la civilisation, et sur le fragment d'Hermarque transmis par Porphyre (De abstinentia 1, 7, 1), pour les fondements du droit et de la justice. Il souligne les ambiguïtés de la raison, à la fois outil nécessaire du développement de l'humanité et source, par l'usage pervers qui en est fait, des craintes et désirs illimités producteurs de maux infinis, appelant à leur tour le recours à la loi et au châtiment au service de l'utilité de la communauté, seul fondement possible au juste. De la sorte, l'épicurisme, s'inspirant là encore de Démocrite, échappe à l'alternative primitivisme / progressivisme, de même qu'il dépasse l'antinomie classique nomos / phusis au profit de l'idée d'une convention naturelle; par contraste avec l'anthropologie de la rupture exposée par Protagoras dans le mythe de Prométhée, il définit donc une anthropologie de l'adaptation (p. 78) débouchant sur un "contractualisme [qui] n'est pas nécessairement antinomique avec le naturalisme" (p. 87).

La capacité qu'a la raison à organiser ainsi ce qui dépend d'elle dans l'expérience du donné naturel conduit ensuite à examiner la "théologie de l'indifférence" (p. 88-100), qui évacue toute possibilité d'intervention d'agents divins, puis (dans le deuxième chapitre, p. 101-115) la nature de l'âme et ses facultés, qui constitue le fondement physique de cette capacité. Sous le chapitre de la théologie, l'auteur prend clairement parti, et avec raison, contre l'interprétation "mentaliste" ou "conceptualiste" de la nature des dieux (p. 96-99), et sous celui de la psychologie, propose de remarquables considérations sur le caractère peu substantiel du moi épicurien, qui "n'est autre que la liaison successive des différentes impressions qui le constituent, liaison à chaque instant réactualisée par l'expérience. Il est en ce sens un moi empirique et non pas un moi dont la continuité résisterait sans faille à la succession des événements" (p. 112). En conséquence, les célèbres analyses de Michel Foucault sur le souci de soi hellénistique n'ont qu'une pertinence relative appliquées au cas épicurien (p. 114-115).

Cette deuxième partie, surtout dans son premier chapitre, pourra être fructueusement comparée avec les réflexions développées, selon une perspective différente, par D. Konstan dans A Life Worthy of the Gods (Parmenides publishing, 2008; chapitre 3 en particulier), paru trop tard pour figurer dans la bibliographie du présent ouvrage,4 et dont les points de vue rejoignent le plus souvent, par d'autres voies, ceux de P.-M. Morel.

La troisième partie, Le bon usage de la raison (p. 117-159), décrit une "épistémologie naturaliste", constituée en "empirisme rationnel". L'auteur y examine d'abord comment les épicuriens (Lucrèce, chant IV, est le document de référence) ont rapporté toute vérité aux perceptions immédiates, en se démarquant radicalement du réductionnisme démocritéen (qui dé-réalise composés et propriétés au profit des seuls atomes et vide), et en répondant aux principales apories de la tradition sceptique hellénistique. "Revenir aux images" (p. 132-136) garantit ainsi contre l'erreur le moi épicurien dont l'essence (déjà évoquée à la fin de la partie précédente) est confirmée par l'épistémologie: "une situation plutôt qu'une chose, un mode d'être relatif et non une instance qui pourrait se prétendre indépendante de ce qui l'entoure" (p. 135). Dans cette partie, l'auteur offre des analyses vigoureuses, tant d'ensemble que de détail, par exemple sur la "focalisation" (epibolê, p. 124-126), qui arrache la sensation à la pure passivité, ou sur le sommeil et le rêve (p. 134-136).

Le deuxième chapitre de cette partie est ensuite centré sur la préconception (prolêpsis) et ce qui justifie son statut de critère de vérité. L'auteur s'efforce en particulier d'étendre à celle-ci le "principe d'actualité" valable pour la sensation, en tenant compte de sa spécificité: conçue également comme "un acte mental dans lequel la pensée est en relation avec la sensation" (p. 140), la préconception est ainsi rapportée à "une appréhension d'image par la pensée" qui nous fait "adopter l'attitude attentive par laquelle nous tenons cette représentation pour vraie et évidente d'elle-même" (p. 145): n'étant pas seulement passive mais offrant un aspect dynamique, elle apparaît comme "la densification et l'actualisation de ce qu'il y a d'essentiel et de remarquable dans la totalité des sensations se rapportant à un objet" (p. 146). Enfin, l'auteur examine comme la préconception intervient dans la recherche de la vérité, dans un contexte de pensée défiant à l'égard de la définition en général, et le rôle régulateur qu'elle joue, dans le domaine de la connaissance comme en éthique, notamment au sujet des dieux ou du juste (p. 149-150), puis il conclut sur les procédures d'attestation et d'inférence par signes (151-159).

La quatrième partie, Une vie conforme à la nature (p. 161-206) traite des principaux enjeux de l'éthique: responsabilité, désir, calcul du plaisir. Le premier chapitre pose remarquablement le cadre du débat: pour les épicuriens, la liberté n'est pas à démontrer, mais comme, à leur manière, la sensation et le plaisir, elle est une évidence, un fait irréfutable dont la négation conduit à l'absurde, et l'important est de "discerner ce qui est effectivement en notre pouvoir" (p. 175). Aussi bien cette liberté n'est-elle pas conçue comme une faculté de libre arbitre, mais comme capacité à "orienter le désir par discipline et calcul, de sorte qu'il ne soit pas empêché" : les épicuriens privilégient donc le modèle "'dispositionnel' - disposer notre esprit à désirer bien - et non pas le modèle 'décisionnel' de l'arbitre" (p. 182). Sur ce point, comme auparavant sur le rôle du clinamen, l'auteur offre des synthèses précises de la bibliographie essentielle. Cette liberté s'exerce dans le calcul du plaisir (dernier chapitre), plaisir dont le statut de 'fin' est bien précisé: conçu "non pas comme un état ponctuel qui mériterait d'être poursuivi pour lui-même et sans condition, mais plutôt comme une orientation générale de la vie, une 'fin' existentielle, qui confère un sens à l'ensemble des actions accomplies" (p. 192), et à laquelle se rapporte la distinction plaisir statique / plaisirs cinétiques: le premier apparaît ainsi comme la condition fondamentale de possibilité des seconds, et en tant qu'état stable constitue une limite (peras) qui est aussi la fin ultime et "correspond très précisément à ce que les épicuriens entendent par 'bonheur'" (p. 198).

Pour finir, sont examinés deux problèmes où l'épicurisme doit répondre à la critique: le rapport d'amitié, conçu comme un foedus au sens fort que Lucrèce donne aux foedera naturae, dépasse l'alternative de l'égoïsme et de l'altruisme, puisque l'amitié devient "condition première de toute vie heureuse" et "cesse d'apparaître comme un pur moyen en vue d'assurer sa sécurité" (p. 201); d'ailleurs, "autrui n'est jamais un simple moyen, parce qu'il est à la fois l'agent et le bénéficiaire d'un bonheur commun" (p. 202). De manière analogue, "les vertus ne s'opposent pas aux plaisirs mais leurs sont coextensives", et "la prudence institue, non pas une relation linéaire des moyens vers les fins, mais un rapport circulaire entre la vie agréable et les vertus, celle-ci et celles-là s'entraînant réciproquement" (p. 204). En ce sens, plaisir, amitié (large et restreinte), utilité réciproque et vertu sont tous en relation d'interdépendance dans le cours d'une vie conforme à la nature -- c'est-à-dire régie par "l'art de s'adapter au naturel" (p. 208).

En conclusion, le livre de P.-M. Morel offre une synthèse remarquable, tant de l'essentiel de la recherche contemporaine sur l'épicurisme, que des positions personnelles (toujours solidement argumentées) de l'auteur, lui-même un des meilleurs spécialistes de cette philosophie. Son information -- sources primaires et bibliographie -- est irréprochable, et sa démarche, d'ensemble et de détail, constitue souvent un modèle d'intelligence et de rigueur: bref, un excellent livre, à lire absolument.



Notes:


1.   Seule une erreur affecte le sens: p.10, l. 2: "plus" au lieu de "moins" (pure); la douzaine d'autres erreurs relevées ne contrarie pas la lecture.
2.  Son caractère peu pertinent, appliquée à l'épicurisme, est souligné p. 122-123.
3.   Voir notamment Démocrite et la recherche des causes, Paris, Klincksieck, 1996; Aristote. Une philosophie de l'activité, Paris, GF-Flammarion, 2003; De la matière à l'action. Aristote et le problème du vivant, Paris, Vrin, 2007; Democritus: Science, the Arts and the Care of the Soul, Leiden-Boston, Brill, 2007.
4.   Y figurent toutefois la version originale de 1973, et la version intermédiaire traduite en italien en 2007.

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