Monday, October 26, 2009

2009.10.49

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Pierre Briant, Lettre ouverte à Alexandre le Grand. Arles: Actes sud, 2008. Pp. 230. ISBN 9782742780259. €21.80 (pb).
Reviewed by David Engels, Université Libre de Bruxelles

Quel historien ne s'est-il pas déjà surpris à tenir de longs dialogues imaginaires le mettant en contact avec des personnalités célèbres du passé, soit en leur posant des questions sur leur vie, soit en leur expliquant de son côté toutes les particularités de l'ère moderne? Et quel historien n'aurait pas déjà mis en scène des confrontations imaginaires entre ses héros personnels? Il n'est donc pas étonnant que des lettres ou des dialogues outrepassant les limites du temps et de l'espace aient à tout moment été un exercice de style fascinant pour des auteurs inspirés, non seulement dans l'Antiquité, si l'on pense aux "nekrikoí diálogoi" de Lucien, mais aussi à l'ère moderne, où nous pourrions citer les dialogues des morts de Fontenelle, Fénélon, Vauvenargues, Prior, Ferriar, Wieland et Grillparzer. Néanmoins, rares sont les historiens ayant osé allier leur savoir scientifique à leur fantasme personnel et adresser ainsi une lettre personnelle à un personnage historique. Pierre Briant a relevé ce défi et certainement réalisé un de ses rêves historiques les plus chers: correspondre avec Alexandre le Grand--une correspondance qui est évidemment unilatérale, des réponses du grand conquérant n'étant pas prévues (malheureusement, serais-je tenté de dire, bien que conscient qu'une telle entreprise aurait logiquement transformé l'ouvrage en un roman historique ...).

La "Lettre ouverte à Alexandre le Grand" est divisée en sept jours--il aurait fallu beaucoup de temps libre au roi macédonien pour en faire la lecture complète, mais une telle licence chronologique est bien évidemment tout à fait adaptée à l'esprit antique, si l'on se souvient des dix livres de la République de Platon reproduisant un dialogue sensé durer une après-midi--et, disons-le directement, a non seulement la vocation d'intéresser et d'entretenir les scientifiques, mais aussi un objectif pédagogique, car les sept "jours" (chiffre et dénomination d'ailleurs plutôt bibliques qu'antiques) sont autant d'initiations à l'histoire d'Alexandre et aux nombreux problèmes historiques liés à sa reconstruction et son analyse. Briant lui-même résume l'objectif de cet échange (unilatéral) comme suit: "A tort ou à raison (on verra bien), j'ai pensé qu'à travers cette lettre ouverte je pourrais t'aider à faire remonter tes souvenirs à la surface, et que je pourrais expliciter mes doutes, mes cheminements, mes convictions aussi, et permettre à celles et ceux qui la liront d'y voir plus clair dans quelques-unes des questions dont on débat avec fougue et avec passion [...]" (p. 35).

Ainsi, la première lettre ("jour 1", p. 11-36), grâce à la réflexion habile sous quelle forme protocolaire l'auteur aurait pu ou du s'adresser au roi ("Alexandre le Grand"; "roi des Macédoniens", "Grand roi", "citoyen", etc.), présente au lecteur la multitude des facettes d'Alexandre le Grand et le sensibilise ainsi aux problèmes liés à son règne. La deuxième lettre ("jour 2", p. 37-66) présente au roi l'état lamentable des sources dont nous disposons afin de reconstruire son règne. La troisième lettre ("jour 3", p. 67-108) traite des buts des conquêtes d'Alexandre et suppose que l'annexion de l'empire achéménide ait depuis toujours été le but ultime bien qu'inespéré de la conquête, analysant le sac de Persépolis comme accident émanant d'une mesure peut-être drastique afin de briser une résistance populaire perse. La quatrième lettre ("jour 4", p. 109-146) discute les détails concrets de la politique civile du conquérant et investigue les grands travaux et le côté économique et fiscal du règne, insistant--aux antipodes de la vision dévastatrice d'un "Alexander the Great failure" par Grainger--sur la volonté du roi à conserver les structures déjà mises en place et de s'inscrire dans la continuité achéménide. La cinquième lettre ("jour 5", p. 147-180) est destinée à l'interaction avec les élites iraniennes et voue évidemment une large partie à la politique matrimoniale, l'adoption de coutumes perses et les réaffectations satrapales d'Alexandre. La sixième lettre ("jour 6", p. 181-212) présente à Alexandre les conditions de sa mort et les événements lui succédant immédiatement, insistant surtout sur la situation précaire de la colonisation grecque en Orient en discutant les tentatives de retour des colons bactriens en Occident, et la septième et dernière lettre ("jour 7", 213-231) finalement décrit le périple aventureux que subit la dépouille mortelle d'Alexandre avant d'être inhumée à Alexandrie.

Évidemment, une oeuvre d'une telle originalité ne peut pas échapper à la critique qui, de plus, vu le genre littéraire spécifique de l'ouvrage, concerne autant la nature scientifique que stylistique de cette "Lettre ouverte". Ainsi, en ce qui concerne le côté historique, le rédacteur du présent compte-rendu signerait la plupart des analyses de l'auteur, mais est conscient que tous les lecteurs ne seront pas d'accord avec la lecture que fait Briant de certains événements de la biographie alexandrine, lecture qui a déjà été abondamment discutée dans d'autres comptes-rendus concernant les nombreuses oeuvres de l'auteur; citons par exemple la non-adoption des titres achéménides (p. 26), l'annexion de l'empire perse comme but de l'expédition dès le départ (p. 79), la vision d'un empire perse "fort" (p. 70), l'incendie de Persépolis comme "accident" (p. 86f.), l'inscription d'Alexandre dans la "longue durée" achéménide (p. 126) (contrastant légèrement avec le curieux refus de prolonger cette "longue durée" vers les Séleucides: p. 144), les "derniers plans" de conquête mondiale comme fictions (p. 64), etc. C'est donc une lecture et analyse typiquement "Briantiste" et présentée avec beaucoup de verve et de conviction que nous propose l'auteur, prenant résolument position et, bien que discutant objectivement bon nombre de problèmes scientifiques--présentation évidemment fortement allégée, afin qu'"Alexandre le Grand" (et le lecteur non-historien) la comprennent --, rendant très clair la préférence personnelle, comme le montre pars pro toto l'exemple suivant: "En profitas-tu pour rendre alors le titre de 'roi des rois'? Je n'en crois rien. En écrivant ces derniers mots, je me prends à penser que j'aurais pu tout aussi bien écrire: 'Je n'en sais rien!' Mais, en l'absence de documentation claire et univoque, l'historien doit bien avancer par hypothèse, par induction et par déduction [...]." (p. 26) Mais alors que Briant déploie toute la maestria d'un des plus grands spécialistes dans le domaine de la transition de l'empire achéménide au monde hellénistique, une approche vraiment intime de la personnalité d'Alexandre le Grand est prudemment évitée, l'auteur--scientifique invétéré--ne se permettant pas d'outrepasser les limites d'une prudente reconstruction des faits extérieurs et des objectifs probables afin de donner libre cours à un échange mettant en lumière non seulement la psyché--pour nous presque inconnue--du roi macédonien, mais aussi la fascination plus personnelle de Briant pour Alexandre.

En ce qui concerne l'aspect littéraire, sa discussion détaillée dépasse évidemment les compétences personnelles du recenseur. Néanmoins, nous saluerons la fluidité du langage et le style bien lisible et animé des sept jours de la "Lettre ouverte", rendant sa lecture agréable tant au néophyte qu'au scientifique. Évidemment, ce souci de compréhensibilité représente également une certaine faiblesse logique, car très souvent, les longues digressions décrivant de manière (très pédagogique) de nombreux détails de l'histoire d'Alexandre brisent un peu l'illusion de la lettre adressée à Alexandre qui, lui, n'aurait eu besoin que d'une fraction de ces longs excursus (du genre de: "Héphaistion--ton ami intime, en la mémoire duquel tu organisas a Babylone des célébrations somptueuses, quelques mois seulement avant sa propre disparition" (p. 48)); un fait dont l'auteur est bien évidemment parfaitement conscient en expliquant: "Je te fais simplement remarquer que [...] j'ai tenté de mener un dialogue à distance à propos d'événements et de pensées qui ne pouvaient pas vraiment te surprendre, puisque tu en avais eu le plus souvent l'initiative--quand bien même tu restes certainement désarçonné par la connaissance incertaine que nous en avons et par les interprétations contradictoires que nous en proposons." (p. 181) Ainsi, si l'on enlevait les quelques phrases adressées directement au conquérant (et qui, curieusement, est présupposé être continuellement "agacé" par les analyses que fait l'auteur de sa vie: p. 13; 67; 75; 83; 114; 188 etc.) et si l'on remplaçait la deuxième par une troisième personne singulier, la lettre serait vite transformée en biographie--une "faille" littéraire évidemment inévitable, vu l'ampleur de l'ouvrage et sa vocation visiblement didactique. Néanmoins, à côté de ce mélange parfois inégal entre lettre personnelle et cours pédagogique, résultat inévitable de l'objectif double de l'ouvrage, soulignons les nombreuses formulations originales et frappantes qui font toute l'originalité de l'oeuvre, telles que le bon mot: "Disons que j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. Je commence par la mauvaise? Tu es mort! La bonne? Tu es le père d'un petit garçon!" (p. 181) ou alors le clin d'oeil de l'historien "Pour te dire le fond de ma pensée, cette recherche des sources peut être une vraie calamité, qui tend à absorber l'énergie de l'historien aux dépens de son vrai métier." (p. 57) ou encore l'intimité autobiographique: "De mon côté, le représentant du bas clergé qui, dans un obscur collège situé au fin fond de la campagne, m'initia naguère à Thucydide et à Xénophon, peut difficilement être comparé [...] à l'immense Aristote, auprès de qui tu as tant appris" (p. 11).

Concluons donc notre compte-rendu en saluant un ouvrage audacieux, original et personnel, ouvrant un nouveau genre littéraire à l'historiographie populaire, et en citant comme dernier extrait cette belle prise de position de l'historien par rapport à son objet de recherche: "Je suis un homme de lecture, d'écriture et de paroles, mais il m'arrive souvent aussi de sortir de mon bureau, non seulement pour soigner mes rosiers, mais aussi pour voyager là où toi-même et ton adversaire perse avez vécu, gouverné et combattu. [...] Cette intimité ou, disons mieux, cette proximité quotidienne m'a donné la hardiesse de m'adresser directement à toi sous la forme épistolaire" (p. 15-16).

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