Thursday, September 24, 2009

2009.09.68

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John Richardson, The Language of Empire: Rome and the Idea of Empire from the Third Century BC to the Second Century AD. Cambridge/New York: Cambridge University Press, 2008. Pp. ix, 220. ISBN 9780521815017. $99.00.
Reviewed by Nicole Methy, Université Michel de Montaigne, Bordeaux

Ce livre représente l'aboutissement d'une longue réflexion, entamée il y a plusieurs décennies. Depuis lors, John Richardson (désigné, dans la suite de ce compte-rendu, par ses initiales J. R.) a consacré nombre de travaux à l'impérialisme romain, envisagé d'une part objectivement ou dans sa réalité historique, de l'autre subjectivement, c'est-à-dire soit dans les descriptions qui ont pu en être données, soit dans la terminologie qui lui a été associée. Ces différentes directions de recherche se trouvent ici, à des degrés divers, également présentes. Le point de départ reste le même : l'ampleur et la spécificité de l'empire romain, assez importantes et assez exceptionnelles pour que celui-ci, dès son apparition dans l'histoire et sans interruption durant deux millénaires, soit devenu un modèle, voire un objet de fascination. Qu'en était-il pour les Romains eux-mêmes ? Que pensaient-ils de leur propre puissance impériale ? Telle est la question que J. R. se pose et pose explicitement. Son ouvrage est conçu comme une réponse à cette interrogation, au moins comme une contribution au débat. Et cela à travers les six chapitres qui le composent, complétés par trois annexes, une bibliographie d'environ cent cinquante titres et un index général.

Le premier chapitre (p. 1-9 : Ideas of empire) constitue la véritable introduction, destinée à préciser le propos envisagé, la perspective adoptée et la méthode suivie. La notion d'empire n'est pas univoque. Il n'existe pas un empire mais des empires, dont les caractéristiques diffèrent non seulement selon les contextes géographiques et culturels dans lesquels ils s'insèrent, mais selon les périodes de leur développement. L'empire romain lui-même n'est pas un mais multiple et mieux vaudrait, en raison des changements qu'il a subis au cours de son histoire, parler d'empires romains (p. 2-4). Le but, dès lors, pour qui cherche à connaître les idées et les intentions que pouvaient avoir les Romains, au moins dans leurs classes dirigeantes, à propos de leur empire, sera, plus exactement, de savoir s'ils ont été conscients de ses transformations, durant sa période de formation et son apogée, c'est- à-dire entre la fin du troisième siècle avant notre ère et le milieu du deuxième siècle de notre ère. La perspective générale est donc idéologique, au sens étymologique du terme : celui d'une étude des idées. Dans ce cadre, J. R. choisit un point de vue romanocentrique, original dans une recherche qui porte généralement sur ceux qui la subissaient la domination romaine plus que sur ceux qui l'imposaient (p. 4-6). Il restait définir une méthode. Elle sera essentiellement sémantique. Car les mots témoignent moins d'une pensée strictement individuelle que des schémas généraux de pensée et les modifications de leur sens sont révélatrices de changements dans des attitudes mentales collectives. Seront, toutefois, seulement considérés les termes jugés les plus significatifs, imperium et provincia, simultanément en raison du lien étroit des réalités qu'ils désignent, dans diverses catégories de documents, au sein desquels seront nécessairement privilégiés, en raison de leurs caractéristiques mêmes, les textes littéraires. Les deux termes acquièrent une signification géographique. Il s'agira, selon J. R., de construire une taxonomie (p. 3), plus simplement, de déterminer, grâce à des relevés statistiques, la date et la portée d'un tel changement (p. 7-9). D'où l'adoption, dans la suite de l'ouvrage, d'un ordre strictement chronologique.

Le deuxième chapitre (p. 10-62 : The beginnings: Hannibal to Sulla) porte donc sur la période initiale, de la fin du troisième la fin du second siècle avant notre ère, durant laquelle commencent à apparaître les structures sur lesquelles se fondera l'empire romain. J. R. s'attache, dans un premier temps (p. 12-49), à cerner, par l'analyse de plusieurs exemples législatifs et institutionnels, le contenu des notions d'imperium et de provincia. La provincia se définit comme la tâche assignée par le sénat à un magistrat détenteur du pouvoir absolu qu'est l'imperium ; et, s'il est question de limites, elles ne sont pas les frontières d'un territoire mais les bornes d'un pouvoir. L'examen des sources littéraires (p. 49-62), des comédies de Plaute aux premières oeuvres de Cicéron, révèle une plus grande variété. On y relève, en particulier, la première occurrence de la formule imperium populi Romani ( Rhet. Her. ) 4.13 et le premier rapprochement entre le substantif imperium et le nom de Rome (Cic. Rosc. Am. ) 131, sans, malgré tout, que le pouvoir de la Ville soit interprét é selon des catégories géographiques. L' évolution, parallèle à celle de l'histoire, ne va pas jusqu'au bout.

La période suivante, entre 79 et 31 avant notre ère, fournit la matière du troisième chapitre (p. 63-116 : Cicero's empire: imperium populi Romani), consacré principalement à Cicéron, à un moindre degré à ses contemporains. Dans l'oeuvre du premier (p. 66-91), sont successivement analysés l'usage de imperium (p. 66-79), celui de provincia (p. 79-86), les mentions de peuples étrangers (p. 86-89) et celle de la totalité de l'empire (p. 89-91). Bien que, dans près du tiers de ses occurrences, imperium soit associé à la puissance romaine, il désigne toujours une abstraction, non un territoire. Bien que provincia puisse être employé sans que soit établie une relation avec le pouvoir d'un magistrat, il désigne une communauté, non une région. C'est dire que l'idée de pouvoir ou de puissance demeure partout sous-jacente. Malgré la présence de références géographiques, il n'existe pas, dans la pensée cicéronienne, de notion cohérente d'un empire compris comme entité territoriale. Cicéron, en cela, ne se distingue pas véritablement de ses contemporains : écrivains, parmi lesquels les plus longuement cités sont César, Salluste, Varron, Cornelius Nepos, ou auteurs des textes officiels (p. 91-106). La fin de la République marque, dans l'émergence de l'idée d'empire, une avancée, attribuée à l'action de Pompée (p. 110-114), et dont témoigne, en particulier, la lex Manilia ; mais elle en reste à un stade préliminaire.

L'étape déterminante est franchie à l' époque augustéenne, matière du quatrième chapitre (p. 117-145 : The Augustan empire: imperium Romanum). Y sont étudiés, successivement, quelques passages des Res Gestae (p. 118-120), l'oeuvre des prosateurs (p. 120-131, sur Vitruve, Sénèque le Père, Tite-Live, celle des poètes (p. 132-135, sur Virgile, Horace, Tibulle, Properce), puis la politique provinciale d'Auguste (p. 135-145). Se dégagent quelques constatations d'ensemble. L'augmentation des occurrences de provincia a pour corollaire un élargissement et une modification de son sens : il ne désigne plus qu'un élément géographique, constitutif du monde romain ou susceptible d'y être intégré. La diminution de celles du terme imperium s'accompagne d'une part d'une modification semblable -- il peut désigner une simple étendue territoriale -- d'autre part, d'un transfert, par l'établissement d'un lien nouveau avec la personne du prince. L'idée d'un empire romain conçu comme une étendue territoriale concrète, dépendant du seul empereur, est une création politique et intellectuelle (la seconde étant le reflet de la première) de l' époque augustéenne, que les documents dont nous disposons peuvent permettre de situer durant la dernière partie du règne d'Auguste, plus précisément, en ce qui concerne les textes littéraires, dans les élégies écrites par Ovide en exil, à partir de l'an 8 de notre ère. Le changement est alors net et définitif. Il n'est, cependant, pas universel, dans la mesure où il laisse subsister les significations anciennes et traditionnelles du vocabulaire étudié.

Tel sera également le cas dans les siècles suivants. C'est ce que J. R. tente de montrer dans le cinquième chapitre (p. 146-181 : After Augustus), en se limitant, toutefois, aux deux premiers siècles de notre ère. Sont passés en revue les principaux auteurs, regroupés en deux catégories, d�terminées chronologiquement : ceux de l' époque julio-claudienne (p. 148-164 : Velleius Paterculus, Valère-Maxime, Quinte-Curce, Sénèque, Pétrone, Columelle, Pomponius Mela, P. Rutilius Lupus, Asconius, Manilius, Perse, Calpurnius Siculus, Lucain), puis ceux de la période flavienne et du début de la période antonine, jusqu'au règne d'Hadrien (p. 164-181 : Pline l'Ancien, Frontin, Quintilien, Tacite, Suétone, Silius Italicus, Stace, Martial, Juvénal). Les sens nouveaux ne disparaissent pas après l'époque de leur apparition, mais ils ne remplacent pas non plus les anciens, ni chez les différents auteurs, ni dans les témoignages épigraphiques. Il n'existe pas une seule mais plusieurs façons de concevoir le monde romain.

La même observation est faite dans le sixième et dernier chapitre (p. 182-194 : Conclusion: imperial presuppositions and patterns of empire). Celui-ci se présente comme une simple conclusion, résumant la démarche suivie et les résultats obtenus. Il ne convient donc pas d'en reprendre ici le contenu, déjà exposé dans les lignes qui précèdent, et dont les trois annexes qui suivent (p. 195-203 : Cicero analysis ; p. 204-205 : Livy ; p. 206-210 : Imperium and provincia in legal writers) ne font qu'illustrer quelques points précis par des tableaux statistiques.

Ces derniers, de même que les multiples références textuelles et les indications chiffrées précises présentes dans tous les chapitres, attestent du sérieux et de la minutie de l'étude. La diversité des sources retenues ne permet guère de mettre en doute les conclusions tirées. Les recoupements possibles sont assez nombreux pour que celles-ci dépassent la pensée individuelle de chacun des auteurs considérés pour atteindre des idées propres à une catégorie sociale ou toute une époque. Sans doute n'est-ce pas parfois sans quelque obscurité, due à une analyse trop brève (p. 132, sur les poètes augustéens) ou à une formulation ambiguë (p. 145, où l'Imperium Romanum est appelé une quasi-provincia). Mais reconnaissons que semblables détails restent rares. Et malgré les difficultés de la tâche, plusieurs fois soulignées et assumées (p. 1, 5, 13), J. R. atteint le but qu'il s'est fixé : suivre les différentes étapes de la conceptualisation (p. 194) du monde romain, de la formation de la notion d'empire proprement dite, celle d'un ensemble géographique limité, soumis à une autorité et constitué d'unités territoriales, les provinces, la longue et difficile création d'un Imperium Romanum. Si la conclusion n'est pas nouvelle, elle est ici étayée par des preuves. Il est, toutefois, dommage que cette conclusion soit énoncée dès le début comme une certitude, ce qui a pour conséquence des longueurs et des redites évidemment inutiles. Il est surtout dommage qu'elle demeure partielle. Pour saisir tous les aspects de l'idée d'empire dans toute sa complexité, la synthèse aurait heureusement complété l'analyse, l'étude de textes entiers une méthode purement statistique et la prise en compte d'autres éléments sémantiques, tels que orbis ou orbis terrarum, celle de termes simplement institutionnels. Le travail, volontairement réduit ici à la biographie d'un mot ou d'une famille de mots (p. 57, 182, 185) reste donc à poursuivre, dans d'autres ouvrages. Celui-ci, servi, au demeurant, par une présentation matérielle dont le seul défaut est une certaine disparité dans les citations textuelles, restera une base solide, un point de départ indispensable, tant par les résultats auxquels il parvient que par la perspective idéologique sur laquelle il se fonde.

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