Tuesday, September 22, 2015

2015.09.33

Ryan C. Fowler (ed.), Plato in the Third Sophistic. Millenium-Studien / Millenium studies, 50. Berlin; Boston: De Gruyter, 2014. Pp. viii, 309. ISBN 9781614510321. €79.95.

Reviewed by Laurent Pernot, Université de Strasbourg​ (laurent.pernot@unistra.fr)

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Ce livre rassemble treize essais sur la réception de Platon et du platonisme dans la littérature antique, principalement grecque, du IIIe au VIe siècle après J.-C.

Le premier essai, co-signé par Ryan C. Fowler et Alberto J. Quiroga Puertas, porte sur la notion de "troisième sophistique". Les auteurs rappellent que cette notion a été lancée par mon livre sur La rhétorique de l'éloge dans le monde gréco-romain et qu'elle suscite de multiples recherches (p. 3). Ils dressent un historique des discussions érudites sur le sujet, puis définissent leur propre conception. Pour eux, la troisième sophistique s'étend de la Tétrarchie jusqu'au VIe siècle. Une telle notion a pour intérêt de transcender la séparation entre paganisme et christianisme. Elle permet de penser l'alliance de tradition et d'innovation qui caractérise l'Antiquité tardive ("the palimpsestic nature of late antique culture", p. 13), et englobe des thèmes comme le brouillage des frontières, la théâtralité, la rhétorique des espaces. C'est une notion très large, qui couvre potentiellement toute la littérature de la période (p. 23, cf. p. 31). Parce qu'elle contient le mot "sophistique", elle attire l'attention sur le rôle central de la rhétorique et de la philosophie dans la culture tardo-antique. Cet essai liminaire offre ainsi une contribution de poids sur un débat actuel.

Suit l'introduction proprement dite, due à Fowler, qui présente le volume et résume chacun des articles qui le composent.

John F. Finamore étudie la réception de la démonologie platonicienne à l'époque impériale. Après avoir fait le point sur la notion de démon chez Platon, il présente les avatars de cette notion chez Plutarque et Apulée, pour finir par Jamblique, qui a eu une importance particulière en la matière. Dans cette démonstration sobre et bien conduite, le principal problème posé est la question de savoir s'il existe seulement de bons démons, ou s'il faut admettre aussi l'existence de mauvais démons. Les démons sont parfois assimilés aux âmes des défunts. Finamore marque les liens entre théories philosophiques et croyances populaires et souligne à juste titre que la notion d' "irrationalité" est toute relative.

Damian Caluori s'interroge sur l'attitude des scolarques néoplatoniciens d'Athènes à l'égard de la rhétorique. Dans la première partie de son article, il s'efforce méthodiquement d'établir que ces penseurs (Plutarque d'Athènes, Syrianus, Proclus, Damascius) ne portaient pas d'intérêt à la rhétorique, contrairement à ce qu'on a cru. Sans aucun doute, la rhétorique était pour eux inférieure à la philosophie, et Caluori a raison d'insister sur ce fait. Le point qui reste peut-être ouvert à la discussion est la question de savoir jusqu'où il faut pousser une telle constatation: par exemple, dans le récit que fait Marinus de l'arrivée de Proclus à Athènes, philosophie et sophistique paraissent associées plus étroitement que ne le concède l'analyse proposée (p. 62). En complément à ce premier volet de la démonstration de Caluori, et pour cerner la complexité du problème, on peut rappeler que les néoplatoniciens connaissaient fort bien la rhétorique, non seulement théorique, mais pratique; ils l'enseignaient et elle faisait partie de leurs cadres de pensée: c'est ainsi, pour ne citer que deux exemples, que le commentaire de Proclus sur le Parménide commence par une citation de Démosthène et que la biographie de Proclus par Marinus suit la topique de l'enkômion rhétorique. La deuxième et la troisième partie de l'article de Caluori (à partir de la page 64) infléchissent la démonstration dans un sens plus positif. L'auteur marque la place de la rhétorique dans le curriculum (en recourant au témoignage des néoplatoniciens d'Alexandrie) et montre comment les néoplatoniciens reconnaissaient l'importance d'une "vraie" rhétorique.

Michael Griffin pose la question de savoir dans quelle mesure la philosophie d'Olympiodore était "flexible". Le reproche de flexibilité extrême ("extreme pliability"), jusqu'à l'incohérence, a été formulé par L. G. Westerink (cité ici p. 75). Pour aborder ce problème, Griffin étudie la manière dont Olympiodore concevait sa mission de philosophe: il raisonnait en maître de vertu, distant de la foule, ouvert à la grammaire, à la rhétorique et à la poésie et dialoguant avec les autres exégètes. Païen, quoique ayant de nombreux élèves chrétiens, Olympiodore reléguait le christianisme au niveau du mythe et des notions communes. L'auteur conclut (p. 93) qu'Olympiodore était, certes, "flexible", mais qu'il ne cédait rien sur le fond.

Kristina A. Meinking examine un traité latin, le De ira Dei de Lactance, qui soutient que le Dieu des chrétiens est sujet à la colère – une colère juste, dirigée contre les pécheurs –, contrairement à la conviction philosophique païenne selon laquelle les dieux sont impassibles. Dans cet esprit, Lactance réfute non seulement Platon, mais aussi l'épicurisme et le stoïcisme. Meinking est consciente que son étude déborde la réception de Platon pour revêtir une portée plus générale (p. 103). Elle étudie notamment ses rapports avec le De natura deorum de Cicéron. Le thème de la réévaluation de la colère, en tant que notion philosophique et religieuse (p. 119), est particulièrement intéressant.

Bernard Schouler consacre à la présence de Platon chez Libanius un tableau complet et synthétique, qui montre que Libanius connaissait bien Platon et qu'il l'a souvent cité ou paraphrasé; il composa même une déclamation sur Socrate. Il voyait en Platon une autorité de la paideia et un maitre de la prose attique. Toutefois, Schouler estime que Libanius ne s'est pas intéressé à la philosophie de Platon ni au néoplatonisme contemporain.

Michael Schramm propose une explication nouvelle des divergences entre Julien et Thémistius. On a relevé leurs différences d'appréciation en ce qui concerne le christianisme et la théorie politique en général: Schramm ajoute leurs différences d'interprétation de la doctrine de Platon. L'article, solide et soigneux, s'appuie principalement sur la lettre de Julien à Thémistius. Il dégage une opposition entre la théorie politique de Thémistius, qui est fondée sur la République, en dialogue avec Aristote, et celle de Julien, fondée sur les Lois et sur les doctrines de Jamblique. Le rôle de la piété diffère notablement de l'un à l'autre. À quoi s'ajoute le fait que Julien occupait une position particulière, étant basileus et législateur lui-même.

Robert J. Penella consacre à Thémistius un excellent article, à la fois riche et clair, qui analyse la présence de Platon chez Thémistius par cercles concentriques. Au cœur se trouvent les discours qui doivent à Platon leur structure conceptuelle (discours 8, 21, 23): la définition du souverain, du philosophe, du sophiste y est examinée suivant les concepts et les termes platoniciens. Puis viennent les discours qui contiennent des références, plus ou moins profondes, à Platon. Enfin, une troisième catégorie, qui se combine d'ailleurs avec les deux précédentes, concerne les cas où Platon est associé à d'autres auteurs, Aristote surtout, mais aussi d'autres philosophes et écrivains. Chemin faisant, l'auteur offre des contributions importantes sur plusieurs problèmes intéressants: l'accord de Platon et d'Aristote suivant le néoplatonisme; les concepts de sophia et de paideia, qui postulent que les grands auteurs du passé forment un tout; le problème religieux de l'admission du platonisme par les chrétiens. Penella met également en relief, à juste titre, la figure du père de Thémistius, Eugenius, qui était philosophe et pour qui son fils a composé une oraison funèbre.

George Karamanolis offre une étude substantielle de la position prise par Eusèbe à l'égard de Platon dans la Préparation évangélique. Eusèbe, en disciple d'Origène, est favorable à Platon. Il estime que le platonisme est compatible avec le christianisme, Platon ayant eu accès à des vérités de la religion juive et professant des doctrines voisines de l'Écriture. C'est pourquoi Eusèbe distingue Platon des autres philosophes païens, qu'il critique, et marque une opposition entre Platon et Aristote, notamment sur la conception de Dieu et du divin. Cependant, il ne suit pas Platon en tout, et parfois il le discute. Karamanolis replace Eusèbe dans les débats philosophiques qui l'ont inspiré et étudie ses rapports avec des auteurs qu'il utilise tout en s'en séparant, notamment Aristoclès de Messène, Numénius et Porphyre.

C'est vers Basile de Césarée et Grégoire de Nysse que se tourne David Bradshaw. Après des réflexions préliminaires sur les aspects de la doctrine platonicienne qui, par leur nature même, étaient susceptibles d'intéresser les Pères Cappadociens, l'article propose une liste de thèmes que Basile et Grégoire empruntent à Platon: l'amour de la beauté, le désir du Bien, le caractère ineffable du divin, les Idées, le Nous, l'assimilation à Dieu, tous aspects qui font l'objet de libres adaptations et révisions. Selon Bradshaw, le thème qui résume le rapport entre les Cappadociens et Platon ainsi que leur dette envers celui-ci est la conception "iconique" de la vie, en vertu de laquelle la beauté et le Bien en ce monde ne sont que des images, des icônes de la beauté divine, et la destinée humaine ne peut réaliser qu'une image du divin (p. 209).

Ilaria Ramelli a choisi de se concentrer sur le commencement et sur la fin, c'est-à-dire sur les conceptions concernant la création du monde, d'une part, et le devenir des âmes dans l'au-delà, d'autre part. Platon traitait ces deux points sous forme de mythe, l'un dans le Timée et l'autre dans les mythes eschatologiques placés à la fin de plusieurs dialogues. Ramelli montre comment Origène a adapté l'approche platonicienne dans son analyse du sens allégorique de la Genèse. Grégoire de Nysse, dans les traités De hominis opificio et De anima et resurrectione, se révèle influencé par Origène; il suit ce dernier à propos de la Genèse, mais s'en détache à propos de la Révélation.

Claudia Greco se penche sur plusieurs ouvrages de Choricius: dialexeis, laudatio Marciani, oratio funebris in Procopium, dans lesquels Choricius fait référence à la création littéraire, en traitant de la poésie, des mythes, de l'inspiration. Le but de Greco est de prouver que ces développements sont inspirés de Platon, et sa démonstration est éclairante, dans la mesure où les exemples donnés montrent que les souvenirs de Platon sont nombreux. Parfois, cependant, les cas envisagés paraissent aller au-delà de l'imitation du seul Platon et se prêtent à des rapprochements plus larges: ainsi à propos des mots nouthesia (p. 243), epitêdeuma (p. 251), kataplêttein (p. 256). La page 247 concerne Hésiode plus que Platon. Ces points ne remettent pas la démonstration en cause, mais montrent que Platon, pour Choricius, n'est pas isolé et est lié au reste de la paideia.

Michael Champion nous fait remonter de l'élève au maître, en traitant de Procope de Gaza, ainsi que de Zacharias et d'Énée. Il décrit d'abord de l' "utilisation rhétorique" du platonisme, faite de nombreuses réminiscences et allusions. Il note que Socrate est l'objet de critiques inspirées des Nuées d'Aristophane. Le recours au dialogue, de la part des Gazéens, est particulièrement significatif: le genre du dialogue platonicien est dépassé et intégré dans des formes littéraires nouvelles et chrétiennes (p. 266). Puis, dans la seconde partie de l'article, l'auteur passe aux discussions philosophiques contre Platon. Les exégèses des Gazéens sont confrontées à celles de Proclus et de Jean Philopon, notamment à propos d'un passage du Timée, 28b.

La présentation matérielle du volume est excellente et je n'ai relevé que de rares coquilles: il faut lire epideictic au lieu de epedeictic (p. 4, n. 16), progymnasmata au lieu de hermeneumata (p. 102, n. 2) et corriger l'accent de teikhion (p. 93: le mot est accentué correctement, en revanche, p. 74). Les bibliographies sont placées en fin de section, en sorte que le volume contient au total cinq listes bibliographiques différentes, ce qui ne va pas sans compliquer la recherche des références.

En conclusion, ce livre est un recueil spécialisé et exigeant, en raison du grand nombre d'auteurs traités et de la difficulté des problèmes abordés. Mais la récompense pour le lecteur est à la mesure de l'effort demandé, car l'ouvrage suscite une réflexion sur la prodigieuse richesse et l'influence large et variée des œuvres et des doctrines platoniciennes. À partir d'analyses de cas, pour la plupart neuves et approfondies, ce recueil montre comment l'Antiquité tardive a fait de Platon une source philosophique et théologique et une autorité de la paideia.

Table of Contents

Ryan C. Fowler and Alberto J. Quiroga Puertas, "A Prolegomena to the Third Sophistic" (p. 1-25)
Ryan C. Fowler, "Introduction to Plato in the Third Sophistic" (p. 31-36)
John F. Finamore, "Reason and Irrationality: The intersection of philosophy and magic in later Neoplatonism" (p. 39-55)
Damian Caluori, "Rhetoric and Platonism in Fifth-Century Athens" (p. 57-71)
Michael Griffin, " 'Pliable Platonism?' Olympiodorus and the Profession of Philosophy in Sixth-Century Alexandria" (p. 73-93)
Kristina A. Meinking, "Sic Traditur a Platone: Plato and the philosophers in Lactantius" (p. 101-119)
Bernard Schouler, "Libanius Versus Plato" (p. 121-130)
Michael Schramm, "Platonic Ethics and Politics in Themistius and Julian" (p. 131-143)
Robert J. Penella, "Plato (and Others) in the Orations of Themistius" (p. 145-161)
George Karamanolis, "The Platonism of Eusebius of Caesarea" (p. 171-191)
David Bradshaw, "Plato in the Cappadocian Fathers" (p. 193-210)
Ilaria Ramelli, "Plato in Origen's and Gregory of Nyssa's Conception of the Arkhê and the Telos" (p. 211-229)
Claudia Greco, "Choricius on Literature: A study of Platonic vocabulary referring to literary creation in Choricius of Gaza" (p. 239-257)
Michael Champion, " 'The Academy and the Lyceum are Among Us': Plato and the Platonic tradition in the works of Aeneas, Zacharias and Procopius" (p. 259-278)

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