Sunday, November 20, 2011

2011.11.42

Ars Grammatica (ed.), Priscien. Grammaire. Livre XVII - Syntaxe, 1. Histoire des doctrines de l'antiquité classique, 41. Paris: Librairie Philosophique J. Vrin, 2010. Pp. 350. ISBN 9782711623044. € 30.00 (pb).

Reviewed by Rodrigo Tadeu Gonçalves, Federal University of Paraná (Brazil-Capes)/Centre Léon Robin (CNRS-France) (rodrigotg@ufpr.br)

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Le groupe de traduction Ars Grammatica, animé par Marc Baratin et composé de Frédérique Biville, Guillaume Bonnet, Bernard Colombat, Alessandro Garcea, Louis Holtz, Séverine Issaeva, Madeleine Keller, Diane Marchand, se consacre depuis longtemps à des travaux importants sur la grammaire latine. Cette édition de Priscien, comprenant le texte latin, sa traduction introduite et annotée ainsi que des index fondamentaux, peut être considérée comme l'une des œuvres les plus significatives sur la grammaire de l'Antiquité tardive latine. Les mérites du livre sont nombreux, mais le plus remarquable est certainement celui-ci : il n'y avait jusque là aucune traduction publiée de l'Ars Prisciani en langue moderne. L'attention et le sérieuxavec lesquelles les auteurs ont réalisé cet ouvrage sont remarquables. La traduction est toujours accompagnée de références, que ce soit pour les exemples utilisés par Priscien, pour les problèmes de la critique textuelle ou encore pour les questions issues de l'interprétation des mouvements théoriques et traductologiques de Priscien). Enfin, l'introduction apparaît comme une étude à part entière.

Dans la présentation du livre, apparaît d'emblée une des questions les plus fondamentales : le fait que les grammairiens latins se soient appropriés un système de description grammaticale initialement formulé par les Grecs (p. 7). Or la lecture de ce livre met justement en avant la conscience qu'avait Priscien de l'importance de la grammaire grecque : son emploi de l'ouvrage Peri Syntaxeós d'Apolonius Dyscole est toujours mentionné. L'ouvrage de Priscien peut donc être considéré comme un travail hybride, proche d'une traduction et dans le même temps novateur, adapté au latin. Cette tension résulte de deux facteurs principaux : le fait que soient différents le grec et le latin, et le fait que, bien que composant une grammaire latine à partir de la traduction d'un modèle grec, Priscien n'ait pas voulu laisser de lacunes dans son explication du latin. En effet, en raison d'un mouvement qui rassemble l'imitatio et l'aemulatio des traditions littéraires et rhétoriques antérieures, les efforts du grammairien semblent avoir été dirigés vers une équivalence des deux langues.

L'introduction est divisée en seize parties de longueur variable, de la page 8 à la page 60 du livre. La première partie, Premiers repères, contient les informations biographiques les plus importantes, comme la relation de Priscien au contexte politique de la Constantinople du Ve siècle. L'important ici est l'explication de la pertinence du grec et de la relation entre les modèles grecs et les autres ouvrages de Priscien. Les auteurs analysent de même pour la première fois les types d'exemples utilisés par Priscien qui mettent clairement en avant son entreprise compilatrice et sa volonté d'accumuler les savoirs des grammairiens de cette période.

Dans la deuxième partie ; on trouve une schématisation de l'Ars Prisciani : les auteurs divisent l'œuvre, composée de 18 livres dans les éditions que nous avons, en deux parties: Priscianus maior qui comprend les 16 premiers livres et qui met en place les éléments constitutifs du discours, et de constructione, constituée des livres 17 et 18, les plus originaux dans la tradition latine, sur la "syntaxe". La section interroge la pertinence de ces deux livres de Priscien sur la syntaxe ainsi que leurs motivations : l'hypothèse est que Priscien a voulu créer une rupture, "en opposant deux périodes dans l'histoire de la grammaire, celle de la uetustissima grammatica ars, à laquelle sont associées toutes sortes d' 'erreurs', et celle des iuniores, caractérisée par la clairvoyance et illustrée par Apollonius et son fils Hérodien" (p. 11-12). Une deuxième raison qui l'aurait poussé à écrire l'ars minor pourrait aussi être que l'étude de la constructio est "indispensable à l'explication de texte, de quelque auteur que ce soit" (necessariam ad auctorum expositionem omnium, 108.08) (p. 12).

La troisième partie expose le plan général du livre 17 (complété par le plan du livre 18) et propose une approche des questions stylistiques concernant Priscien. Cette partie est très importante en ce qu'elle propose deux niveaux de lecture des livres syntactiques de l'Ars : le niveau cursif, qui paraît confus et erratique, et le niveau "rétrospectif", qui serait "un plan global sous-jacent qui a la particularité d'être plus souvent explicité a posteriori qu'annoncé a priori, comme si Priscien prenait conscience de la cohérence de son propos à mesure qu'il avance." (p. 13) Cette section se termine par la présentation de la structure du livre 17 (p. 14), plus détaillée aux pages 58-60.

La quatrième partie concerne les sources de Priscien. L'analyse de l'utilisation d'Apollonius est ici détaillée. Des références sont toujours associées aux occurrences de son nom dans l'Ars. Le lien de dépendance volontaire de Priscien à l'égard de l'ouvrage d'Apollonius apparaît comme le refus déjà mentionné de la tradition grammaticale antérieure, qui avait exercé une influence très forte sur les questions en rapport avec la correction linguistique, ou le solécisme, le barbarisme, et d'autres figures rhétoriques (vues comme uitia uirtutesque orationis. Pour les auteurs, Priscien rejette cette tradition et la remplace par l'analyse de la constructio.

Cette section explore aussi la possible existence d'une tradition latine antérieure d'études syntaxiques. L'examendes sources est approfondi, et passe par Varron, Aulu-Gelle, Caper, Arusianus Messius et Macrobe, en analysant les traits syntaxiques de leurs ouvrages. Elle démontre toutefois souvent que Priscien ne suit pas leurs traditions, et que le résultat chez Priscien est plus intéressant, puisque sa "syntaxe" est celle qui a constitué la tradition grammaticale postérieure.

Les sections 5 et 6 traitent des principes d'analyse de Priscien. La section 5 explore la notion d'énoncé complet et sa relation avec le sens, sa nécessité ainsi que la primauté du couple nom et verbe. La discussion théorique proposée par le groupe d'auteurs parvient finalement à établir la différence doctrinale principale entre Apollonius et Priscien, celle qui concerne la transposition de l'analyse des articles grecs à la grammaire latine. Le groupe explore ici les possibilités trouvées par le grammairien pour maintenir cette catégorie, grâce à la catégorie des nomina generalia.

La section 6 traite des figures et de la notion de consequentia. L'analyse des figures est très détaillée et nous montre que Priscien opère des changements dans la tradition avec la notion de figura. En effet, contrairement à Apollonius et aux autres grammairiens latins, Priscien ne considère pas les incohérences de l'énoncé comme des solécismes : au contraire, les incohérences peuvent être, selon lui, des figures de style, comme des détours syntaxiques, utilisées volontairement afin de créer des effets particuliers. Selon le groupe d'auteurs, le fait de considérer les figures comme des ruptures morphologiques-syntaxiques, éclaire la conception de la syntaxe de Priscien, la ratio, qui est, en même temps, celle des mots (qui doivent respecter la consequentia), et celle du sens (considérée comme une seconde rationalité). Les auteurs proposent une interprétation très sophistiquée de ce mouvement, en le considérant comme un changement important dans la tradition grammaticale : la logique de la grammaire de Priscien n'est plus normative, elle n'a plus pour but d'enseigner la production linguistique selon les normes de correction. Elle est davantage "un enseignement de l'interprétation linguistique : transmettre la grammaire non pas comme un code du bien dire, mais comme un mécanisme interprétatif, comme une grille d'analyse de la langue" (p. 29)

La section suivante interroge la notion de transitivité chez Priscien, et la présente comme une méthode d'analyse surprenante. La notion mérite une section indépendante car Priscien l'utilise comme base pour amener les notions d'intransitivité, de réflexion et de rétro-transition. Les auteurs éclairent le mécanisme de la transitivité chez Priscien : la transitivité apparaît quand il y a passage d'une personne à l'autre, et ce tout autant pour les verbes que pour les pronoms possessifs.

Dans la section suivante, le groupe d'auteurs présente longuement les types d'exemples utilisés par Priscien. Leur analyse est très éclairante par rapport aux catégories utilisées. La section met en avant certains exemples pouvant être considérés comme novateurs dans la traduction, et tout particulièrement la catégorie des "anti-exemples", comme "nemo dicit..., utilisés pour illustrer les impossibilités linguistiques. La typologie établie par les auteurs répartit les exemples en deux pôles principaux : celui des "classiques" et des citations d'auteurs, et celui des exemples impossibles, des anti-exemples. Mais certains des exemples sont hybrides et "présentent [...] "ce qui se dit" à l'époque de Priscien" (p. 36).

La section suivante analyse la place et le rôle du grec dans le texte de Priscien. Les auteurs reconnaissent pleinement la relation de dépendance et de subordination du latin par rapport au grec, et explicitent les mécanismes utilisés par Priscien pour trouver des équivalences entre les deux langues. Les ressources du grammairien sont explicitées, et on peut voir apparaître différentes façons de traiter ce problème (p. 39). Le groupe explore de même les importations d'éléments terminologiques grecs selon ce même mouvement de dépendance et imitatio par rapport au modèle grec. Selon les auteurs, la confrontation parallèle systématique des deux langues vise à montrer leurs spécificités tout en réduisant leurs différences.

Les sections 10 et 11 explorent plus profondément les innovations terminologiques et proposent des exemples de figures de construction afin d'évaluer la transmission de la doctrine. Ces sections présentent beaucoup de détails importants sur la terminologie issus de la doctrine grammaticale. Une liste des innovations est donnée à la page 44. Les mots y sont classifiés comme néologismes ou acceptions nouvelles. La section 11 part de quelques noms de figures pour évaluer le rôle de Priscien dans la création et le maintien de la tradition grammaticale.

Quant aux sections 12 (L'histoire du texte), 13 (Le texte latin) et 14 (Modifications apportées au texte de Hertz), elles proposent un travail philologique parfait, avec la profondeur et l'érudition qu'une première traduction de l'Ars Prisciani mérite.

On passe ensuite à l'exposition des objectifs visés par le travail de traduction dans la section 15 (la section 16 nous présente une expansion du plan du texte latin déjà schématisé dans la section 3): (i) respecter la cohérence du texte lui-même, (ii) ne pas l'extraire de son histoire et (iii) créer une traduction qui puisse être un texte autonome et indépendant du texte latin. Les auteurs reconnaissent que ces objectifs peuvent parfois être incompatibles, mais la traduction semble les avoir bien atteints.

La traduction elle-même occupe les pages 60 à 295. La préparation du texte latin et sa traduction sont superbes. Tous les exemples dans le texte latin qui se retrouvent dans d'autres ouvrages grammaticaux sont référencés sur la page. Il y a donc une grande quantité de notes philologiques et explicatives, relatives à la traduction. Le groupe d'auteurs traduit parfois certaines expressions par des innovations terminologiques plus modernes, comme "Une lettre peut être redoublée" pour "Bis idem elementum accipitur" (109.5), ou "deixis" et "anaphore" pour pronomen praepositiuum et pronomen relatiuum (cf. 124.22-125.2 ou 142.29-30) On peut toutefois relever l'absence de références à l'œuvre d'Apollonius dans les notes (comme dans la note 8, p. 67, ou note 13, p. 69, ou note 32, p. 79, entre autres). Cependant, il s'agit là de détails. La proportion de points positifs est si étonnante que l'ouvrage peut être considéré comme presque parfait.

L'édition possède en outre une bibliographie vaste et assez complète, ainsi que quatre index. Le premier contient des citations d'auteurs latins et grecs. La deuxième liste est celle des exemples forgés avec des références au texte latin. Les index 3 et 4 sont terminologiques (la troisième liste contient les termes grammaticaux latins et grecs, et la quatrième, les termes en français). Ils sont toujours accompagnés des références au texte latin et à la traduction.

À la fin, la Table des Matières très détaillée occupe quatre pages. Je ne la transcris pas ici par manque d'espace.

L'évaluation finale est plus que positive. L'œuvre possède tant de qualités qu'il est presque impossible d'y trouver des défauts. On attend désormais que le Groupe accomplisse sa promesse de traduire et publier le livre XVIII, ainsi que les autres livres qui demeurent inédits.

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