Monday, September 23, 2013

2013.09.45

Rossana Stefanelli, La temperatura dell'anima: parole omeriche per l'interiorità. Università degli studi di Firenze; quaderni del Dipartimento di linguistica - studi, 10. Padova: Unipress, 2010. Pp. viii, 242. ISBN 9788880982753. €30.00 (pb).

Reviewed by Clément Bertau-Courbières, Université de Toulouse 2-Le Mirail (clement.bertau@gmail.com)

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Table of Contents

On avait coutume de présumer jusqu'ici que les « organes mentaux » et leurs fonctions, participant de la représentation de l'activité humaine dans la poésie homérique, n'étaient que de vagues synonymes faisant l'objet d'un usage ou bien aléatoire ou bien commandé par les contraintes métriques. À cette idée comme à bien d'autres interprétations communes en matière de « psychologie homérique », l'ouvrage de Rossana Stefanelli répond par une étude novatrice et pénétrante. La poésie homérique représente en effet le corps humain au moyen d'un lexique difficile, parfois abscons, et l'ample distribution des occurrences, formulaires ou non, n'en facilite pas l'appréhension. C'est pourtant le modèle sous-jacent à la conception homérique et archaïque du corps que Rossana Stefanelli, dans ce volume, entend dégager au moyen d'un cadre de référence façonné par le contraste entre les principes du chaud et du froid. Comme cela nous est indiqué en préface, l'enquête dont il s'agit est avant tout d'ordre étymologique, et s'attache d'abord à l'examen de quelques termes clefs de l'intériorité de la personne chez Homère et Hésiode. Mais l'on saura gré à l'auteure d'avoir mené de front une étude étymologique et anthropologique, dans un effort constant de dialogue avec les paradigmes culturels de la Grèce archaïque. En définitive, les problèmes soulevés au cours de l'étude étymologique conduisent directement à une réévaluation du fonctionnement du corps tel qu'il est représenté dans la poésie homérique.

Dans un premier chapitre qui fait office d'introduction (p. 1-18), l'auteure aborde les questions de méthode et d'interprétation et considère, plutôt brièvement, l'état de l'art sur le sujet. Si au dualisme entre l'âme et le corps est préférée l'opposition entre l'esprit et le corps, l'homme homérique perçoit le corps comme une unité, de même que la conscience, dont seules les activités peuvent être multiples. Aussi, en vertu de l'absence de tout dualisme strict, ψυχή, θυμός ou φρήν renvoient, en premier lieu, à une dimension physiologique. L'argument de l'ouvrage prend forme au travers de trois chapitres dont le premier, intitulé « la chaudière du corps » (« Il focolare del corpo », p. 19-96), débute par une interprétation étymologique, destinée à fonder l'un des pivots argumentatifs de l'étude, qui voit les termes φρήν et φρονέω rattachés à une racine *bhren-. Le verbe φρονέω (rapproché du gothique - brannjan) dont la valeur, à l'origine, signifie « brûler, réchauffer » renvoie de la sorte au lien décisif qui existe, dans la pensée des Grecs, entre la vie et la chaleur. Ses contours ainsi tracés, la thèse est ensuite affinée et défendue par une analyse étymologique croisée des champs lexical et sémantique et des formes dérivées et composées. Les φρένες désignent en réalité deux cavités distinctes et séparées par les πραπίδες, la cavité inférieure étant destinée à cuire les aliments et réchauffer, au sein de la cavité supérieure, cette chaleur vitale qu'est le θυμός. Ici le fonctionnement optimal des φρένες dépendant de la nourriture, et que traduit par exemple le terme εὔφρων, peut être altéré ou ralenti par le vin, aux effets ambivalents, et le sommeil, humide et froid. Or, débordant de ce cadre physiologique pour se situer au cœur d'une véritable « vita calda », ces « caldaie » (chaudières) que sont les φρένες deviennent également le moteur de l'activité psychologique et φρονεῖν intervient au fondement de l'activité intellectuelle comme dans l'élaboration du langage. Toutefois quand φρονέω renvoie à un flux de pensées en principe spontané, φράζομαι dénote une pensée davantage contrôlée et dotée d'une visée pragmatique. Aussi l'auteure peut-elle affirmer que « la visione del corpo umano presente in Omero è decisamente frenocentrica. » Dans le troisième chapitre (« Contenitori e contenuti: στῆθος/στήθεα, ἦτορ, γαστήρ, νηδύς », p. 97-137) sont étudiés les termes grecs désignant des « cavités » en fonction, notamment, d'oppositions significatives d'après les textes hippocratiques et aristotéliciens, telles que haut et bas, devant et derrière, plein et vide, ou dur et mou. L'examen trouve un récapitulatif utile dans un schéma proposé au lecteur (p. 121, 122) et dans lequel la cavité haute correspond aux φρένες qui comprennent, notamment, le κῆρ et l'ἦτορ, et la cavité basse correspond à la γαστήρ, divisible en deux parties. Quand au rapprochement entre νήδυμος et νήδυς, il conduit l'auteure vers une interprétation du sommeil conçu comme un fluide se répandant de la tête et des paupières vers les φρένες et la cavité basse. L'avant-dernier chapitre (« Dalla temperatura corporea all'anima », p. 139-187), qui donne son sens au titre de l'ouvrage, est consacré à la question de la ψυχή. Rossana Stefanelli revient sur le découpage de la famille lexicale de ψύχω, proposé par Benveniste, autour des deux sens « souffler » et « rafraîchir ». En dépit de l'opinion courante rapprochant l'âme et le souffle, elle s'attache à circonscrire le sens de ces termes à leur valeur thermique et, en particulier, à la notion d'humidité rafraîchissante. Aussi, conformément à la tradition épique autant qu'aux fragments d'Héraclite, est-ce tout naturellement que la ψυχή quitte la lumière du soleil pour rejoindre un milieu, sous terre, en accord avec sa nature humide – et où, selon la tradition orphique, elle continue de boire et de se rafraîchir. Sur le plan physiologique, la ψυχή, cette exhalaison rafraîchissante qui œuvre de pair avec le θυμός pour assurer l'équilibre thermique et le bon fonctionnement de la pensée, assure la survie du corps tout en conservant la mémoire du vécu. À l'époque posthomérique, θυμός, φρένες, φρονεῖν voient leur spectre sémantique se déplacer en direction du versant psychologique. Les φρένες assument aussi un autre sens anatomique et désignent le diaphragme, le θυμός se limite au désir et à la sphère affective après avoir été cette chaleur physiologique, et l'espace ainsi libéré en vient à être investi par la ψυχή, qui se charge d'une composante ignée dans le corpus hippocratique ou chez Aristote. Dans le chapitre conclusif (« Conclusioni e prospettive », p. 189-207), l'auteure revient sur quelques acquis de son travail et note que « la ricostruzione della griglia conoscitiva e quella dell'etimologia si sostengono infatti reciprocamente » (p. 189), avant d'ouvrir la voie à une réflexion élargie au plan indo-européen : « il fatto che la categorizzazione del mondo in due principi elementari sia da considerare un universale naturale (…) apre la ricerca anche al resto del mondo indoeuropeo. » (p. 196)

En articulant le continuum, généralement reconnu dans la poésie homérique, entre les plans physiologiques et psychologiques avec le contraste entre les principes du chaud et du froid, Rossana Stefanelli pose une hypothèse heuristique dont elle repère les linéaments dans le corpus hippocratique et les traités d'Aristote. L'idée est séduisante et l'auteure ne ménage pas ses efforts pour en dégager les multiples facettes anatomiques et anthropologiques. On retiendra d'une part que ni ψυχή ni θυμός n'ont à voir avec la respiration et, d'autre part que, pour investir la sphère psychologique, θυμός et φρονεῖν se distancent de la sphère physiologique et de la « vie chaude ». Si les glissements sémantiques qui s'opèrent joueront un rôle essentiel dans le développement des nouvelles représentations de la vie psychologique, de la vie affective et de la vie de l'âme, une singulière continuité de vue semble courir, entre Homère et Aristote, au sujet du cadre perceptif général de la physiologie corporelle. Vis-à-vis d'une telle thèse, maintes questions surgissent et l'on aurait pu souhaiter que d'autres termes, tels que κῆρ ou αἰών, fussent confrontés avec le cadre heuristique mis au jour, tant pour affermir encore la démarche analytique de l'auteure que pour affiner notre connaissance des représentations homériques. On pourrait également se demander pourquoi, lors de la mort, des deux aspects que sont la « vie chaude » et la « vie fraîche », c'est justement le retrait de cette dernière qui est particulièrement évoqué quand nous aurions pu attendre l'inverse : le cadavre froid ayant visiblement laissé échapper toute chaleur. D'autre part, des liens rituels ou symboliques auraient-ils pu être tissés entre ces aspects complémentaires de la « vie chaude » et de la « vie fraîche », à travers le rapport entre l'âme humide et cette « part du feu » réservée au cadavre, qu'évoque Jean-Pierre Vernant – comme pour faire fuir l'âme réticente ou d'éventuels « restes » d'âme ? Quelques passages, encore, susciteront certainement la discussion, comme le recours à une conception « thermodynamique » d'Aristote, envisageant le rapport entre chaleur et mouvement, pour gloser tel passage de l'Iliade (20.440) où Athéna détourne la lance d'Hector par un souffle qui s'avère rafraîchissant (ψύξασα).

Si l'on ne manquera probablement pas de revenir sur tel ou tel point de l'analyse étymologique, cette belle étude qui s'empresse de croiser les ressources de la philologie et celles de l'anthropologie, de l'histoire ainsi que des vues issues des neurosciences – les références et citations du neuropsychologue Antonio Damasio essaiment çà et là –, propose au lecteur, linguiste ou helléniste, un regard neuf sur des notions fondamentales de la culture grecque antique. Que ce soit en vue des nombreuses relectures de traductions canoniques des poèmes homériques, de l'histoire des représentations du corps ou de la philosophie présocratique, bien des lecteurs trouveront matière à penser dans ces pages. L'ouvrage, quant à lui, est utilement complété par une bibliographique de presque vingt pages, un index locorum et un index des termes grecs étudiés. En dépit des quelques coquilles typographiques – en particulier dans les notes et les citations en français –, il s'agit d'un travail fort stimulant qui, à ses multiples atouts, joint encore le mérite d'offrir à la critique une interprétation audacieuse.

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