Friday, June 29, 2012

2012.06.47

Claude Calame, Sentiers transversaux: Entre poétiques grecques et politiques contemporaines. Collection Horos. Grenoble: Editions Jérôme Millon, 2008. Pp. 332. ISBN 9782841372393. €23.00 (pb).

Reviewed by Sébastien Dalmon, Université Paris Diderot Paris 7 (sebdalmon@yahoo.fr)

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D'anciens étudiants Lausannois de Claude Calame, David Bouvier, Martin Steinrück et Pierre Voelke, ont pris l'heureuse initiative de réunir plusieurs études de leur maître publiées dans diverses revues, ouvrages collectifs ou actes de colloque, sur une période s'étalant de 1982 à 2001, et correspondant donc à peu près à celle où il enseigne la langue et la littérature grecque à l'Université de Lausanne, avant qu'il ne soit nommé directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, à Paris. Les lieux de publication des quinze études rassemblées ici sont très variés, témoignant de la pluralité d'une œuvre résolument interdisciplinaire qui mêle la philologie la plus classique et la plus rigoureuse et des disciplines aussi différentes que la sémiotique, la linguistique, l'anthropologie culturelle ou l'histoire des religions, dessinant ainsi les « sentiers transversaux » qui donnent leur titre à l'ouvrage. Claude Calame conjugue en effet son érudition dans l'étude du passé avec un intérêt ethnologique pour des cultures contemporaines mais éloignées dans l'espace (ainsi des Iatmul de Papouasie-Nouvelle Guinée auprès desquels il effectue une expérience de terrain) et avec un engagement dans le présent, faisant retour sur les réalités politiques de la Suisse du XXIe siècle. Cette variété de centres d'intérêt se retrouve dans le plan de l'ouvrage.

La première partie questionne les catégories anthropologiques et poétiques auxquelles sont habitués les hellénistes et les antiquisants. Elle s'ouvre par un entretien portant sur la position du mythe dans le processus symbolique et sur la relation entre mythe et historiographie, s'attachant plus particulièrement à des légendes et cultes héroïques en Grèce ancienne, tels qu'analysés dans les deux ouvrages publiés chez Payot en 1996, Thésée et l'imaginaire athénien. Légende et culte en Grèce antique et Mythe et histoire dans l'Antiquité grecque. La création symbolique d'une colonie.1 Viennent ensuite trois articles remettant en question l'universalité et l'essentialisation de catégories anthropologiques (le « mythe » et le « rite ») et poétiques (le genre « lyrique »). L'étude sur « Mythe et rite en Grèce : des catégories indigènes ? » montre que ces notions ne se superposent pas aux catégories indigènes mûthos ou heorté, difficiles par ailleurs à traduire par un terme unique. A cet article plutôt théorique fait pendant une étude de cas sur « L'Hymne homérique à Déméter comme offrande : regard rétrospectif sur quelques catégories de l'anthropologie de la religion grecque » ; l'auteur y montre que la performance que constitue l'énonciation du récit « mythique » constitue une offrande et s'insère donc dans un contexte « rituel » bien particulier. L'article intitulé « La poésie lyrique grecque, un genre inexistant ? » critique la vision ethnocentrique d'un « genre lyrique » héritée de l'esthétique littéraire du romantisme allemand, préférant la catégorie émique mélos (ou « poésie mélique »).

La deuxième partie s'intéresse à l'étude concrète de configurations légendaires et cultuelles, et à la relation qu'elles entretiennent avec l'activité poétique. Le premier article analyse dans une perspective sémiotique « les figures grecques du gigantesque », qu'elles soient supradivines comme les Titans ou simplement suprahumaines comme les Géants, sans oublier la monstruosité des Cyclopes ou des brigands défaits par Thésée, tout en portant une attention particulière aux espaces du gigantesque qui traduisent souvent les valeurs d'un « territoire limite » et marginalisé. L'article suivant, « Montagne des Muses et Mouséia : la consécration des Travaux et l'héroïsation d'Hésiode », a pour objet les relations entre légende, culte et poésie à propos de la figure singulière du poète béotien, à travers notamment le précieux témoignage de Pausanias le Périégète, lorsqu'il rend compte des aménagements cultuels du vallon des Muses près d'Askra ; l'auteur insère, là aussi, un poème comme Les travaux et les jours au sein d'une performance rituelle prenant la forme d'une consécration héroïsante dudit poème. Le troisième article, « Fêtes, rites et formes poétiques » élargit l'enquête en offrant une vue générale du lien qui unit en Grèce ancienne pratique cultuelle et pratique poétique, notamment dans le cadre de concours musicaux, de récitations d'épopées et d'hymnes, ou de chants de banquet.

L'approche énonciative est au cœur de la troisième partie, intitulée « Enonciation et mise en discours ». Le premier article, « Pour une sémiotique de l'énonciation : discours et sujet », reste très théorique et abstrait. Il est suivi par une étude de cas plus concrète (« Invocations et commentaires orphiques ») des traces énonciatives dans le « Papyrus de Dervéni », commentaire d'un poème théogonique sauvé du bûcher funéraire d'un soldat macédonien et exhumé en 1962 près de Thessalonique, et dans les lamelles d'or de Pelinna, inhumées au IVe siècle av. J.-C. avec une défunte thessalienne. Ces documents ont peut-être été un peu trop rapidement qualifiés d'« orphiques » et devraient plutôt être mis en rapport avec des initiations dionysiaques. L'article suivant, « Quand dire c'est faire voir : l'évidence dans la rhétorique ancienne » s'intéresse aux emplois d'enargeia dans l'analyse antique du discours, à travers une brève étude sémantique. L'étude intitulée « Rythme, voix et mémoire de l'écriture en Grèce classique » opère quant à elle une analyse des relations entre écriture et voix, et s'intéresse à la place de l'écriture dans la mise en discours, relativisant ainsi la dichotomie écrit-oral à laquelle nos sociétés occidentales contemporaines sont si habituées.

La quatrième partie, « Regards politiques », témoigne de l'engagement de l'auteur dans son siècle. Le premier article garde un lien avec les études classiques, en analysant « Les sciences de l'Antiquité entre néolibéralisme et culture de supermarché : inflation bibliographique et égarement méthodologique ». L'auteur y développe une critique lucide de l'évolution actuelle de la recherche et de l'institution universitaire : l'idéologie néo-capitaliste qui se développe au sein des universités est mise en lien avec un développement sans précédent de la production scientifique qui privilégie malheureusement la quantité sur la qualité. Le deuxième article, « Une danse sacrée balinaise entre deux référents culturels » nous emmène bien loin de la Grèce, dans l'Indonésie hindouiste, et souligne les effets délétères du regard occidental ethnocentrique sur la culture de l'île de Bali, notamment sur la danse du Legong Keraton qui perd avec sa transformation en spectacle pour touristes un grande partie de son signifié. L'étude suivante, « La construction discursive du genre en anthropologie : le Naven de Gregory Bateson » se situe dans la perspective des gender studies en mettant en évidence le point de vue « androcentrique » de l'énonciateur dans une monographie ethnographique sur les Iatmul de Papouasie-Nouvelle Guinée,2 particulièrement dans deux chapitres où l'anthropologue reconstruit « l'éthos » de la culture indigène en définissant un « système normalisé d'attitudes affectives » propres aux hommes par contraste avec celui qu'il attribue aux femmes (qu'il n'a guère approchées que par le biais de ses informateurs masculins). Le dernier article, « Pratiques discursives de l'asile en Suisse : assimiler pour refouler » est encore plus engagé, en l'occurrence dans la défense du droit d'asile et la dénonciation des absurdités de l'administration helvétique dans ce domaine.

Le livre comporte une abondante bibliographie de dix-sept pages, de même qu'une précieuse liste chronologique des publications de Claude Calame de 1966 à 2007. Le présent ouvrage en constitue d'une certaine manière un condensé, tant il apparaît représentatif des diverses disciplines et des centres d'intérêt variés du savant lausannois. Ouvert à l'interdisciplinarité, Claude Calame a su garder un regard extérieur et critique sur chacune des disciplines qu'il a abordées. Ainsi, dans le domaine de l'anthropologie, tout en étant influencé par l'analyse structurale lévi- straussienne, il prend ses distances avec ses systèmes d'opposition binaires et se montre plus attentif aux contextes d'énonciation. Travaillant sur la Grèce antique ou sur des sociétés plus exotiques de l'Asie du Sud-Est ou de l'Océanie contemporaines, il a également développé un regard particulièrement critique sur la société dans laquelle il vit et travaille. De ce point de vue, son œuvre n'est pas sans revendiquer une certaine dimension pragmatique.



Notes:


1.   Ce dernier livre a été réédité (et mis à jour) chez Les Belles Lettres en 2011, dans la collection « Vérité des mythes ».
2.   Gregory Bateson, La cérémonie du Naven. Les problèmes posés par la description sous trois rapports d'une tribu de Nouvelle-Guinée. Paris: Librairie générale française, 1986 [Stanford: Stanford University Press, 1938, 19582].

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