Monday, September 24, 2018

2018.09.45

Sian Lewis, Lloyd Llewellyn-Jones, The Culture of Animals in Antiquity: A Sourcebook with Commentaries. New York: Routledge, 2017. Pp. x, 768. ISBN 9780415817554. $225.00.

Reviewed by Christophe Chandezon, Université de Montpellier (chrchandezon@wanadoo.fr)

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Depuis quelques années, l'histoire des animaux est devenue un courant important de l'histoire ancienne. L'essor de cette thématique s'inscrit dans un contexte qui dépasse le simple milieu de la recherche : la volonté de redéfinir les rapports entre hommes et animaux. La montée du courant animaliste a un impact sur les historiens qu'il amène parfois à écrire une histoire des animaux dans laquelle les hommes ne sont qu'un élément secondaire, ce qui conduit à prendre de la distance face à une histoire des animaux anthropocentrée, au profit d'une histoire zoocentrée.

Sur les animaux dans l'Antiquité, l'historiographie anglo-saxonne a commencé à produire les premières synthèses et instruments de travail. On pense aux dictionnaires sortis chez Routledge (Arnott, sur les oiseaux en 2007 ; Kitchell, sur les autres familles d'animaux, en 2014). On pense aussi à G.L. Campbell (éd.), The Oxford Handbook of Animals in Classical Thought and Life, Oxford, 2014.1 Ces productions remplacent utilement des outils anciens, comme les volumes d'O. Keller, Die antike Tierwelt (Leipzig, 1909-1920) dépassés depuis longtemps, ou les articles sur nombre d'espèces animales de la Pauly-Wissowa, encore utiles cependant avec leurs références aux textes.

Ce volume s'inscrit dans cette catégorie des instruments de travail. Solidement relié et agréablement imprimé, l'ensemble est considérable avec ses 778 pages. Les deux auteurs, Sian Lewis et Lloyd Llewellyn-Jones, sont des hellénistes qui n'ont jusqu'ici guère publié sur l'histoire des animaux. Mais le lecteur constate très vite qu'ils ont consacré beaucoup de temps à ce gros projet et le résultat n'est pas celui que produiraient des novices en la matière.

Le livre commence par une courte introduction (p. 1-7) où les auteurs se placent dans une perspective plutôt animaliste (voir p. 2).2 La meilleure illustration en est l'inclusion des hommes (Human) dans les espèces étudiées, dans la partie sur les animaux domestiques (p. 210-229, avec les explications de cette décision p. 210). On pourrait presque voir là une manifestation d'antispécisme. Les auteurs ont une acception large de l'Antiquité, entre 3000 aC et 600 pC, entre Iran et occident romain. Ils excluent l'Inde, la Chine et l'Amérique anciennes. Ils s'efforcent de diversifier les sources utilisées, objectif qui est atteint. L'exposé historiographique commence avec les publications d'O. Keller. Les auteurs ont raison de rappeler que cette histoire des animaux a été longtemps considérée comme « somewhat para-academic » (p. 5). Ils préviennent qu'ils traiteront rapidement des sources philosophiques et de la dimension symbolique des animaux, qui ont déjà fait l'objet de recueils de documents. De fait, la pensée philosophique gréco-romaine est peu évoquée ; en revanche, les valeurs métaphoriques des animaux sont tellement importantes dans la documentation qu'elles sont inévitablement présentes.

Le corps du livre est organisé en 6 parties de taille très inégale. Les rubriques internes aux parties sont toujours organisées d'une manière uniforme : une introduction de deux pages maximum, les documents, la bibliographie. L'absence de bibliographie générale amène à des répétitions mais rend le livre plus commode à utiliser. Il n'y a pas de numérotation continue des documents, ce qui est en revanche gênant pour les renvois internes.

La première partie (Taxonomies. Making sense of animals, p. 8-31) s'efforce de présenter tout aussi bien les classifications des naturalistes que les classements en usage dans la pensée courante. Les auteurs insistent avec raison sur le fait que la taxonomie aristotélicienne n'a finalement pas eu une grande postérité et que Linné a fondé la sienne (et donc la nôtre) sur un système largement différent.

Avec la deuxième partie (Domestic animals, p. 32-295) débute l'étude par espèces. Les principaux animaux domestiques sont là, classés en mammifères, oiseaux et insectes. L'ordre suivi est nécessairement arbitraire, mais plus opérant qu'un ordre alphabétique.

La troisième partie (Wild animals, p. 296-685) devait couvrir un grand nombre d'espèces. Il était là nécessaire de faire des choix plus difficiles. Si, pour les mammifères et les oiseaux, le nombre d'espèce est important,3 pour les reptiles et amphibiens, pour les insectes et les mollusques, enfin pour les « créatures maritimes » (p. 651-685), peu d'espèces sont passées en revue. Les poissons font l'objet d'une rubrique collective. Pour les espèces absentes, il faudra compléter avec les dictionnaires des animaux dans l'Antiquité.

La quatrième partie (Working animals, p. 686-712) examine comment les hommes ont employé les animaux dans l'agriculture, les transports, les spectacles d'animaux savants, à la chasse et la guerre.

La cinquième partie traite des animaux familiers (Pets, p. 713-737) et reprend un classement par catégories d'animaux, ce qui amène à rouvrir le dossier des chiens et des chats.

La sixième et dernière partie (Sport, p. 738-762) aborde les spectacles, les combats d'animaux et se termine par un nouveau dossier sur la chasse.

On voit donc que c'est dans les trois dernières parties que le plan manque de rigueur.

Tel qu'il se présente, et avec les ambitions qui sont les siennes, ce livre rendra de considérables services aux étudiants et chercheurs. Pour chaque document, la présentation est celle que l'on attend : un titre, le document et ses références, un commentaire bref mais qui permet de reconstituer une histoire de telle ou telle espèce animale : en cela, ce Sourcebook va remplacer efficacement le vieux livre de Keller. Les commentaires développent un discours de fond et signalent d'autres documents. Les rubriques par espèces sont équilibrées : il aurait été facile de céder à la tentation de consacrer 30 à 40 pages à des animaux comme le cheval ou le lion, mais tout reste proportionné.

Ce livre frappe par la quantité et par la diversité des sources sélectionnées. Le Proche-Orient ancien et l'Égypte sont largement présents, autant que la Grèce et Rome. Le monde de la Bible est souvent évoqué. Tout cela permet de faire des comparaisons culturelles que soulignent les commentaires. Dans l'ensemble, bien des choix de documents sont heureusement surprenants. On regrettera cependant l'absence des mots grecs et latins significatifs dans les textes. De même les références des textes sont parfois fausses (par ex. p. 139, il s'agit de Pline HN, 8.156-161, non 7.154-161).4 L'iconographie est largement mise à contribution, ce qui n'étonne pas quand on connaît les intérêts de Sian Lewis. Les illustrations sont souvent reproduites au trait. C'est le cas par exemple d'une intéressante terre-cuite béotienne qui représente deux loups enlevant un bélier (p. 357-358). La numismatique apparaît aussi, au profit parfois de documents rares comme la monnaie de Mantinée à l'ours (p. 320) ou le paon faisant la roue sur une monnaie de l'impératrice Faustine II (p. 277).5

L'archéozoologie (zooarchaeology en anglais) est peu présente, sauf au profit de découvertes faites en Angleterre (p. 305 ou 697 par ex.). Il n'y a rien sur les équidés de Pompéi, ou les tombes d'animaux par exemple. On aurait aussi pu attendre une image de mors antique ou un instrument vétérinaire. Cela dit, il faut admirer la masse des documents déjà rassemblés et l'originalité des choix, comme ce piège à rat égyptien du Nouvel Empire, p. 391-392.

Des regrets plus importants naissent de certaines perspectives d'ensemble. On décèle sans peine l'influence de l'anthropozoologie (en anglais anthrozoology) mais en revanche, les efforts pour fonder une éthologie historique n'apparaissent pas, alors que certains textes antiques prennent une dimension nouvelle rapprochés des découvertes de l'éthologie. P. 239, sur l'attachement des oies à des êtres humains, on pense à K. Lorenz ; p. 460-461, la tigresse épargnant un chevreau évoque des pages d'éthologues cognitivistes. Si les questions d'identifications des espèces — qui ont longtemps dominé le travail sur les animaux —, ne sont traitées qu'avec mesure (par ex. p. 370, à propos de la taupe), les deux auteurs n'ont pas inclus des espèces comme l'alcyon ou la harpê qui ont une cohérence culturelle et non zoologique.6

Par ailleurs, l'économie de l'ouvrage déroute parfois. La courte partie introductive laisse de côté des points comme l'émergence d'une notion d'animal excluant l'homme. Plus gênant : les deux parties examinant les espèces animales sont fondées sur une distinction entre domestique et sauvage, or, jamais, les auteurs ne posent la question du sens de cette division pour les cultures de l'Antiquité. Dans ces conditions, il est impossible de réfléchir au statut d'animaux en voie de domestication ou fréquemment apprivoisés. Le canard se retrouve dans les oiseaux domestiques alors que c'est encore essentiellement un animal sauvage dans l'Antiquité. L'éléphant est en revanche dans les animaux sauvages. Que des espèces occupent une position limite entre domestique et sauvage est bien perçu dans l'Antiquité, comme le montre un passage de Pline (HN, 8.220). Le choix de consacrer l'essentiel du livre à un examen par espèces ne permet pas non plus de voir en quoi les associations d'animaux forment des systèmes anthropozoologiques cohérents. Où placer par exemple le texte de Xénophon sur la chasse aux animaux du désert dans l'Anabase (1.5.1-3) ? Pourtant, il est intéressant pour ce qu'il apprend des animaux eux-mêmes (la répartition d'espèces qui ont reculé dans l'espace) et de la façon dont les hommes les découvrent.

Globalement, les index (p. 763-768) manquent d'ampleur. Ils ne comportent que des entrées par espèces animales et par auteurs. Il aurait fallu un index thématique pour permettre une lecture transversale de points sur lesquels les auteurs tiennent un discours construit sur plusieurs rubriques, ainsi à propos des noms individuels donnés à certains animaux (voir e.g. les noms de mules dans une mosaïque d'Ostie, p. 167), sur les pratiques funéraires dont ils font l'objet (p. 140-141, pour les chevaux ; p. 726, pour une gazelle dans une tombe égyptienne de la XXIIIe dynastie, etc.).

Disons enfin un mot de la bibliographie immense utilisée. On constate une certaine ouverture aux publications non anglophones, qui profite cependant plus aux auteurs francophones que germanophones ou italophones. Encore qu'il soit, même pour les publications en français, possible de signaler des oublis, comme l'article de Philippe Bruneau sur le motif des coqs affrontés, sans parler des publications de Jean Trinquier, dont, sauf erreur, seule celle sur le loup est mentionnée (p. 5 et 362). Même en anglais, il y a de surprenantes absences : la bibliographie sur le chien ne comporte pas de renvoi à la traduction anglaise au livre de C. Franco paru en 2014, qui n'est mentionné que p. 7, en introduction et dans la version italienne de 2003.7 Cela dit, le lecteur , même averti, découvrira bien des références qu'il ne connaissait pas.

Ce livre marque une étape importante dans la bibliographie sur les animaux dans l'Antiquité. Il sera d'une grande utilité et il est naturellement appelé à prendre une grande place comme instrument de travail. Tout en constatant certaines lacunes, on gardera présent à l'esprit que les impératifs éditoriaux ont sans doute pesé sur les auteurs et on doit les remercier d'avoir convaincu leur éditeur de publier un livre aussi dense.



Notes:


1.   Voir, dans la même collection, L. Kalof (éd.), The Oxford Handbook of Animal Studies, (Oxford, 2017).
2.   Cette perspective se ressent à certaines pages où les auteurs préviennent les lecteurs que des textes pourraient témoigner de traitements choquants des animaux (p. 6 ou p. 738).
3.   Il y a cependant quelques manques étonnants comme l'hirondelle.
4.   Le lecteur trouvera aussi quelques fautes, d'ailleurs pas très nombreuses. Le maître de la chatte Choupette s'appelle Karl Lagerfeld et non Lagerfield (p. 713). Il faut lire Kurt Raaflaub et non Rauflaab, p. 358 et 362.
5.   P. 443, les auteurs écrivent que l'hippopotame est très rare sur les monnaies romaines et la reproduction du sesterce d'Otacilia Severa frappé en 248 p.C. à l'occasion des Jeux Séculaires est un choix judicieux. Il faudrait toutefois signaler qu'un hippopotame apparaît sur le quaternion d'or d'Auguste frappé en 27 a.C. à l'occasion de la conquête de l'Égypte.
6.   H. Normand, Les rapaces dans les mondes grec et romain: catégorisation, représentations culturelles et pratiques, Bordeaux, 2015, a pourtant montré l'intérêt de cette démarche.
7.   C. Franco, Shameless. The Canine and the Feminine in Ancient Greece, tr. Matthew Fox, (Berkeley, California, 2014).

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