Tuesday, June 26, 2018

2018.06.45

Lynne C. Lancaster, Innovative Vaulting in the Architecture of the Roman Empire: 1st to 4th Centuries CE. New York: Cambridge University Press, 2015. Pp. xxvi, 254. ISBN 9781107059351. $99.99.

Reviewed by Filipe Ferreira, Sorbonne Université (ferreira.fjc@gmail.com)

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Le présent ouvrage de Lynne C. Lancaster s'inscrit dans la suite logique de ses nombreux travaux sur les modes de construction romains et sur les voûtes et les coupoles. Souvent considérées comme une véritable prouesse technique, elles ont souvent été évaluées à l'aune des grands édifices de l'Urbs comme le Panthéon. Le contenu de l'ouvrage dépasse largement le cadre de la première étude monographique de l'auteur sur les voûtes de la ville de Rome et invite le lecteur à se tourner vers les provinces de l'Empire.

L'ouvrage est divisé en 9 chapitres accompagnés de nombreuses cartes, schémas et photographies, chacun d'une grande qualité et illustrant de manière efficace les propos de l'auteur. Cette documentation est complétée par de nombreuses notes en fin de chapitre et plusieurs figures malheureusement dématérialisées, mais aisément téléchargeables en ligne sur le site de Cambridge University Press. En guise d'introduction, l'auteur se propose de déterminer quels facteurs sont entrés en jeu dans l'adoption d'une technique de voûtement et s'il est possible de les mettre en relation avec une période précise et une aire géographique définie.

L'auteur s'appuie sur la théorisation technologique établie par K. Greene (p. 4), selon qui l'invention ou la découverte d'une technique, son développement et sa diffusion sont déterminés par les connaissances accumulées préalablement dans différents domaines, l'existence d'un besoin, la présence d'un contexte économique favorable et une acceptation sociale des nouvelles pratiques technologiques. L'auteur entend donc appliquer cette approche à l'étude des voûtes et des coupoles dans les provinces de l'empire romain en se détachant des approches primitivistes ou positivistes en vogue jusqu'à aujourd'hui (pp. 5-6) : l'objectif est de souligner l'inventivité et l'autonomie dont ont fait preuve les constructeurs en contexte provincial sans pour autant nier les apports techniques proprement romains toutefois réévalués à leur juste mesure.

L'auteur réalise, du chapitre 2 au chapitre 7, plusieurs synthèses régionales s'étendant du Levant à la péninsule ibérique, et de l'Égypte à la Bretagne, en passant par la Grèce et l'Asie Mineure. Ces chapitres sont d'une grande clarté et rigoureusement organisés selon une même démarche. L'auteur débute par une description technique des solutions de voûtement analysées et de leurs antécédents dans les différentes régions avant qu'elles soient intégrées dans l'Empire. Plusieurs variantes d'un même type de voûtement sont ensuite exposées. Enfin, chaque chapitre se termine par une mise en perspective des modes de construction choisis avec le contexte politique et économique de la province.

La voûte maçonnée en opus caementicium fait l'objet du chapitre 2. L'auteur souligne le rôle structurel joué par les matériaux entrant dans la composition du mortier, comme la pouzzolane, pour alléger les voûtes ou pour entrer dans la composition d'un mortier hydraulique (p. 22). Lancaster rappelle d'ailleurs que toute roche volcanique ne permet pas l'hydraulicité du mortier et que plusieurs alternatives pouvaient être utilisées comme le tuf, la kaolinite, ou encore certaines terres cuites et matériaux organiques (p. 25). Il est également important de souligner la mise à jour très utile du vocabulaire, antique et actuel, généralement utilisé pour désigner les mortiers. La question de l'usage progressif des caementa dans les voûtes d'Italie et des provinces est ensuite abordée et l'auteur se demande si la présence de pouzzolane a permis un développement particulier de l'architecture voûtée en Italie au détriment des provinces, revenant sur un argument souvent avancé pour expliquer les grandes voûtes de plusieurs monuments campaniens. Les constructeurs des provinces n'avaient pas nécessairement recours à la pouzzolane, mais ils disposaient d'autres foyers d'approvisionnement que l'Italie ou employaient parfois d'autres matériaux au propriétés similaires (p. 37).

Dans le chapitre 3, l'auteur traite des voûtes dont l'armature est constituée de briques disposées en tranches ou en arceaux, ou combinant les deux, retrouvées en Grèce et en Asie Mineure. Elle démontre que leur usage, originellement dédié à l'architecture hydraulique, s'est généralisé sous le règne de Trajan à la suite des campagnes menées contre les Parthes. Les briques cuites disposées radialement permettaient notamment d'augmenter la portée de la voûte, de mieux en maîtriser la jonction avec le mur et d'utiliser moins de mortier allégeant ainsi la structure (pp. 49-50). En Asie Mineure, le développement des voûtes en briques cuites a également été favorisé par la présence de membres des élites locales dans la capitale de l'Empire, comme les Celsii, mais il ne s'agit pas tant de l'adoption d'un mode de construction romain que du développement d'une nouvelle économie de la terre cuite architecturale dans la région (pp. 66-69).

Dans le chapitre suivant, l'auteur traite de mises en œuvre plus originales de la brique à la fin du IIe s. ap. J.-C., notamment en contexte privé où la voûte en calotte carrée et la disposition en éventail ont été favorisées et améliorées. Ainsi, un large panel d'exemples existe en Asie Mineure dans les maisons et les thermes d'Ephèse (pp. 79-82), dans les tombes de Sidé (pp. 83-85) ou encore dans les thermes d'Aspendos (p. 85). Ces expériences, mises à profit dans l'architecture funéraire et thermale comme le montrent le mausolée de Galerius à Thessalonique et les bains d'Asclépios à Épidaure, permirent quelques générations plus tard de couvrir des espaces bien plus importants comme l'illustre la coupole du mausolée de Dioclétien à Split (pp. 89-94).

L'usage de tubes de terre cuite en Afrique constitue l'objet du chapitre 5. Ils ont été utilisés entre le IIe et le Ier s. av. J.-C. en Espagne et dans le sud de la France. Adoptés par la suite en Afrique romaine en contexte thermal et privé, les tubes ont connu une diffusion rapide. Cette technique de construction a été récupérée par les militaires dans la région en raison de la facilité de sa mise en œuvre, favorisant la création de nouvelles formes de voûtement impossibles à réaliser à l'aide de cintres. L'usage des tubes permettait également d'économiser la main-d'œuvre, un seul homme étant capable de réaliser une voûte de faible dimension à l'aide d'un mortier à prise rapide (pp. 106 et 118), mais aussi de pallier l'absence de bois dans des régions où ce dernier pouvait atteindre des sommes importantes (pp. 115-118). L'usage des tubes a également favorisé la construction de nouvelles formes de voûtes aux articulations complexes, impossibles à réaliser si des cintres en bois étaient employés, et au poids largement diminué, permettant l'ajout de toitures (pp. 122-128).

Le chapitre 6 concerne l'usage des voussoirs creux en terre cuite essentiellement utilisés à partir des années 60-70 ap. J.-C. dans l'architecture thermale en Bretagne romaine. La présence de ces voussoirs creux permettait initialement la circulation de l'air chaud dans les voûtes, l'épaississement constaté dans les générations de voussoirs suivantes impliquent qu'ils aient pris une fonction structurelle (pp. 132-135). Le développement de l'architecture monumentale, et encore une fois, des constructions thermales au début du IIe s. a encouragé la production de ces voussoirs largement diffusés dans l'île. Ce succès s'explique par l'économie de bois engendrée par l'allègement de la voûte : outre son économie dans la construction, les voussoirs creux permettaient une préservation de la chaleur entraînant une économie des ressources combustibles (p. 140).

Enfin, les briques à épaulements des provinces ibériques et de la Narbonnaise sont étudiées dans le chapitre 7. L'auteur évoque différentes hypothèses qui justifient leur utilisation dans les thermes, cette fois privés, où elles ont souvent été retrouvées. Après avoir éliminé une partie d'entre elles, Lancaster met en évidence les nombreux avantages offerts par ce type de couvrement diffusé à la fin du Ier s. ap. J.-C. qui permet de protéger efficacement les poutres des toitures de l'humidité ambiante propre aux salles thermales (p. 161). Leur diffusion dans l'Ouest est due à la culture thermale aussi bien publique que privée et l'auteur souligne l'existence de corpus distincts de l'Espagne au Maroc (pp. 169-171).

Le chapitre 8 se divise en plusieurs sections : après avoir théorisé une méthode d'analyse de la répartition des lignes de forces à partir des connaissances mathématiques et physiques de l'Antiquité pour chaque technique de voûtement exposée (pp. 177-181), l'auteur applique ces différents résultats théoriques à plusieurs monuments de son étude (l'avantage du voussoir creux par rapport à la brique, la Source Sacrée du temple de Sulis Minerva à Bath et les thermes nord de Cimiez). Son objectif est de déterminer si les réponses matérielles apportées par les architectes étaient appropriées au couvrement de certains espaces et permettaient de prévoir, de repousser, ou d'éviter, le point de rupture d'une voûte.

En conclusion, le dernier chapitre de l'ouvrage répond de façon nuancée aux problématiques initialement posées. L'auteur met en avant les différents facteurs technologiques, économiques et sociaux qui ont influencé les choix des commanditaires. Le développement des techniques de voûtement est principalement dû aux avancées de l'architecture thermale ayant entraîné une nouvelle économie de la terre cuite architecturale, elle-même encouragée par la déforestation du pourtour méditerranéen : si les combustibles étaient toujours faciles à dénicher, il restait difficile de se procurer des pièces de grandes tailles pour la construction des cintres notamment. L'objectif était de minimiser le bois hors-œuvre afin de favoriser son utilisation dans des structures pérennes (pp. 198-199). Enfin, l'auteur conclut sur le rôle de l'armée dans la diffusion de nouvelles technologies et celui des centres intellectuels comme Alexandrie dans la création de nouvelles combinaisons géométriques (pp. 199-202).

On ne peut qu'être impressionné par le nombre important de sites analysés par l'auteur dans cette étude. L'exhaustivité des exemples présentés renforce considérablement le propos de l'auteur qui s'attache aussi à souligner certaines exceptions géographiques ou chronologiques. Ainsi, la présence anecdotique en Gaule et en Germanie de voussoirs creux en terre cuite, de même que leur rapide réapparition au IVe s. en Bretagne romaine, encouragent l'auteur à proposer de nouvelles hypothèses pour expliquer ces cas particuliers qui diffèrent peu des premiers modèles attestés. Il est d'ailleurs nécessaire de saluer l'important travail typo-chronologique des voûtes, des coupoles et de leurs matériaux de construction car il n'avait pas encore été proposé de façon aussi complète. On retiendra notamment les typologies réalisées pour les tubes en terre cuite et les briques à claveaux qui constituent d'importants compléments aux travaux réalisées antérieurement par Alain Bouet pour le sud de la France.

Il aurait été intéressant de développer certaines questions concernant les constructions mixtes et l'intérêt de ces associations. On regrettera peut-être aussi que quelques images ne soient pas publiées, mais plutôt mises en ligne sur le site de l'éditeur. Quelques erreurs mineures sont également à noter comme la localisation de la ville de Badajoz et de Estremoz qui sont inversées (Fig. 113, p. 175).

Bien entendu, ces quelques remarques restent de l'ordre du détail et n'enlèvent rien à la grande qualité de cet imposant travail de recherche. L'étude de Lynne C. Lancaster se distingue nettement des ouvrages dédiés à la construction romaine qui, la plupart du temps, exposent les modes de construction sans en préciser les aires de diffusion et la chronologie. Les exemples utilisés dans ces travaux ne constituent pas un catalogue des techniques de construction des différentes voûtes existant dans l'Empire romain. Ils forment une base solide qui, par la mise en place d'un protocole d'étude rigoureux, permet à l'auteur d'exposer les raisons qui ont poussé les constructeurs à avoir recours à un mode de construction et à un matériau précis. Cet ouvrage incite également les chercheurs à recontextualiser de façon permanente les modes de construction observés et offre toute une série de jalons chronologiques utiles. Il met en évidence les traditions régionales, les savoirs techniques apportés par les Romains et les liens politiques et économiques entretenus entre les élites et la capitale comme des facteurs ayant joué un rôle déterminant dans la création, la diffusion, l'adoption ou l'amélioration d'un système de voûtement.

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