Tuesday, April 26, 2016

2016.04.41

Florence Gherchanoc (ed.), L'histoire du corps dans l'Antiquité: bilan historiographie. Dialogues d'histoire ancienne, supplément, 14. Besançon: Presses universitaires de Franche-Comté; Institut des sciences et des techniques de l'Antiquité, 2015. Pp. 196. ISBN 9782848675268. €22.00 (pb).

Reviewed by Arnaud Paturet, CNRS UMR 7074 CTAD/ENS, Paris (Arnaud.Paturet@ens.fr)

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Le présent ouvrage collectif est le résultat d'une journée d'étude dévolue à l'histoire du corps dans l'Antiquité. Il réunit neuf contributions émanant de spécialistes reconnus en la matière. Un tel champ d'étude n'est certes pas complétement nouveau, loin s'en faut, en particulier dans la littérature anglo-saxonne, mais il faut avouer qu'il s'agit là d'une thématique qui fut longtemps reléguée en France au second plan—pour ne pas dire dépréciée—derrière l'histoire évènementielle et institutionnelle. L'invitation chez les antiquisants de sciences adventices comme l'anthropologie, la sociologie ou encore la sémiotique a assurément contribué à l'émergence d'un tel sujet depuis près d'un demi-siècle et à sa valorisation. Par conséquent, ce bilan historiographique—qui se distingue par la richesse et la finesse des analyses déployées—est pleinement justifié compte tenu de l'évolution des approches méthodologiques et du renouvellement des problématiques propres aux sciences sociales. Il faut rappeler par ailleurs que le corps, en ce qu'il apparaît bien souvent au creux des discours formels, est un biais des plus congrus—au-delà de la simple identité et configuration biologique de l'individu—pour saisir dans toute leur subtilité les rapports de sexe, identitaires et hiérarchiques qui structurent au premier chef les sociétés anciennes.

L'ouvrage s'ouvre sur une courte introduction de F. Gherchanoc établissant la légitimité du corps comme objet d'étude privilégié dans l'optique d'une histoire totale au sein de laquelle il demeure un langage entre l'individu et autrui. Sont en jeu des questions d'identité interne, externe par le biais des apparences et bien sûr sociale et politique tant le corpus antique se construit à la confluence de paramètres naturels et culturels.

Un premier exposé est réservé par S. Estienne et F. Lissarrague aux corps des dieux. Ce questionnement au carrefour de la littérature, de l'histoire de l'art et des religions vient perpétuer des recherches pionnières réalisées par J. P. Vernant et C. Malamoud. Il pose en soi le problème d'une possible corporalité—souvent pensée à partir de l'anthropomorphisme—du divin et demeure essentiel dans la perception de l'image divine dans le monde antique. Au final, cette appréhension semble glisser vers une corporéité diffuse qui se saisit plutôt dans la performance poétique ou encore dans l'imaginaire sensoriel, plus propices peut-être à envisager l'altérité des divinités. C. Baroin se concentre dans un deuxième temps sur la notion de beauté à Rome. Il existe une image idéale de cette dernière représentée par les sculpteurs, laquelle s'appuie sur différentes composantes corporelles aux proportions réputées parfaites. Au-delà de cette dimension artistique, la beauté ne demeure pas une conception unifiée dans la mesure où elle est strictement catégorielle puisque les critères et les mots pour la désigner sont différents suivant qu'il s'agira d'un homme, d'une femme, d'un enfant, d'un esclave voire d'un acteur. On remarquera le lien important entre beauté et statut social envisagé comme un faisceau de normes comportementales. Celle du citoyen s'évalue au regard de nombreux éléments car elle inclut vêtements, comportements, démarches, gestuelle, qualité du teint, voix, ou encore expression orale dans une société en laquelle tous les signes sont implacablement scrutés par autrui.

M. Blonski se penche quant à lui sur les catégories du propre et du sale dans une étude initiée à partir de l'armature intellectuelle proposée par l'anthropologue Mary Douglas au sujet de la souillure, notion très présente dans le monde romain et particulièrement liée à des rites de passage comme la mort (pratiques vestimentaires du deuil et statut du cadavre) ou encore aux sécrétions du corps féminin (menstrues, salive) mais pourtant peu explicitée par les historiens. On remarquera encore ici un lien avec une altérité à peine voilée: le propre intègre le contrôle d'une image contenue au sein d'un vêtement total qui intègre la norme citoyenne tandis que la saleté, par définition opposée aux canons aristocratiques, infecte le pauvre plébéien, le prisonnier, le soldat qui se néglige et fort logiquement le répugnant barbare. La thématique permet également un renouvellement des angles d'approche des études balnéaires.

La contribution suivante émanant de S. Boehringer et V. Sebillotte Cuchet concerne la sexualité1 et le genre. Elle est particulièrement nourrie de lecture sociologiques, psychologiques, anthropologiques (women's studies, gender studies), philosophiques (en particulier M. Foucault) et sonne comme un plaidoyer méthodologique. Les auteurs insistent à juste titre sur l'idée que la sexualité antique se conçoit davantage comme un rapport de domination/hiérarchisation qui n'est pas nécessairement une relation de sexe au sens biologique mais plutôt un rapport de genre, lequel s'organise autour de la prédominance de la virilité. La mise en œuvre de ce contrebalancement découle d'une multitude de marqueurs sociaux relatifs à la perception des attributs du corps qu'il faut débusquer, en mobilisant toutes les sources disponibles et disciplines scientifiques permettant leur juste interprétation. Ces analyses mixtes doivent également se montrer très attentives aux circonstances historiques et aux pratiques discursives, par exemple sur l'érotisme, afin de se préserver de toute évaluation anachronique.

Dans l'exposé passionnant qui suit, J. B. Meister s'occupe du corps du prince en partant de la théologie politique d'Ernst Kantorowicz sur les deux corps du roi pour tenter d'évaluer si cette grille d'analyse trouve un fondement dans la Rome impériale. Malgré les apparences, la réponse est négative pour des raisons relatives à l'idéologie romaine car l'idée même de corps politique—corpus rei publicae—était par essence liée à une république antimonarchique dans un souvenir incontournable du passé républicain. En d'autres termes, la res publica ne pouvait pas se fondre dans le corpus principis sans provoquer une identification insoutenable car c'est bien la première qui garantit la pérennité idéelle, juridique et politique de Rome. Paradoxalement, l'effacement du second a favorisé l'émergence de discours, non pas sous l'angle de la performance impériale elle-même et de son apparat, mais sur les traits charismatiques naturels du prince qui peuvent impliquer une projection monarchique.

F. Gherchanoc et V. Huet se focalisent sur les parures du corps dont l'étude s'est particulièrement développée ces vingt dernières années, en particulier sur des aspects techniques (nature des matériaux et techniques de confection) et économiques (production et commerce textile). Au- delà de leur aspect fonctionnel et esthétique, ces ornements sont des signes marqueurs d'identité qui portent divers messages: politique, religieux, appartenance à un groupe ou une classe sociale etc. Cette fonction sémiotique du vêtement n'est pas nouvelle au sein des sciences sociales mais cet angle d'approche a peiné à émerger au sein des disciplines antiquisantes. L'étude des parures est incontestablement devenue un biais pertinent pour étudier le fonctionnement de la société gréco-romaine en ce qu'elles constituent des caractéristiques comportementales au sens large révélatrices d'un positionnement individuel ou collectif.

L'avant-dernière étude de l'ouvrage menée par L. Bodiou et V. Mehl esquisse une histoire du sensible, et ce dans la droite ligne des travaux initiés par Alain Corbin sur l'ouïe et l'odorat. La démarche s'envisage selon plusieurs angles d'approche: histoire des sens du point de vue biologique, de l'environnement sensoriel et de la perception, c'est-à-dire la construction des émotions. Les difficultés de méthodes sont exposées, en particulier celles relatives aux carences du langage voire à la synesthésie ou interaction entre les différents sens qui implique souvent une grande subjectivité des sources. Pour autant, l'examen du sensible au sens large (couleurs, odeurs, sons, douleur etc.) est utile en ce qu'il permet de comprendre la relation du corps à son environnement et par là d'ébaucher l'organisation sensorielle de la société antique.

Le volume s'achève sur la contribution collective de J. B. Bonnard, V. Dasen et J. Wilgaux qui livre une étude concernant les technai du corps. L'abondante littérature médicale antique a connu des évolutions et interroge, au-delà des connaissances techniques, sur la considération du corps comme unité cohérente et sur son rapport social à la norme et au pathologique. Le discours physiognomonique qui consiste à évaluer le caractère à partir des traits physiques, mais aussi des gestes et des attitudes est usuel au sein des sources gréco-romaines. Il permet d'apprécier la portée sociale de la discipline des corps et au rebours les critères de l'intempérance voire de la non-maîtrise de soi. Enfin la sémiologie des corpora antiques entretient des rapports étroits avec les pratiques magiques, ces dernières révélant une manière de penser le corpus par métaphores afin de le soigner ou à l'inverse de provoquer des maux psychosomatiques. L'ouvrage s'achève sur des résumés en langue française et anglaise. Le choix de faire figurer en fin de chaque article une bibliographie qui se voudrait exhaustive est quelque peu discutable car cela aboutit à de nombreuses redites. Il aurait ainsi été préférable de rassembler les références et pourquoi pas de faire figurer un index qui aurait rendu encore plus facile la navigation au sein de l'ouvrage. De même, une mention des principales sources étudiées aurait été un plus pour le non-spécialiste désireux de s'y confronter. Il est important de saluer l'effort pluridisciplinaire—indispensable compte tenu des sujets abordés—dont on voit bien qu'il n'a rien d'artificiel car les sciences sociales viennent ici nourrir le cœur des problématiques et contribuent à façonner les méthodes d'investigation. On notera tout de même un grand absent: le droit, tant du point de vue de l'historiographie2 que des sources évoquées en notes. Cet oubli semble d'autant plus dommageable qu'une trame émerge sans peine de l'érection de ces histoires corporelles. Elles s'inscrivent toutes dans le cadre plus global d'une histoire des normes comportementales—voire d'une organisation sociétale cohérente et complète—que le droit qualifie et façonne à l'envi. Il faut par exemple rappeler que les textes des juristes romains contenus dans le Corpus iuris civilis recèlent de nombreuses références à diverses formes d'anormalités physiologiques. Un premier recensement mené à partir de la compilation justinienne fait état de près de deux cents textes relatifs à diverses configurations corporelles: eunuques/castration; impuissance/stérilité; circoncision; cécité; mutisme; surdité; maladies et infirmités diverses; hermaphrodisme/androgynie; monstres; gémellité, etc. Ces documents ainsi que la doctrine afférente méritent d'être pris en considération car ils nous donnent d'importantes informations sur l'approche corporelle antique. Cette carence n'enlève rien à l'incontestable qualité de cet ouvrage qui compose une magistrale synthèse des recherches accomplies jusque-là sur l'histoire des corps et propose en sus de très fécondes pistes de réflexions pour les décennies à venir.

Table of Contents

Florence Gherchanoc, L'histoire du corps dans l'Antiquité : bilan historiographique. Introduction p. 9-17
Sylvia Estienne, François Lissarrague, Le corps des dieux dans les mondes grec et romain : bilan historiographique p. 19-29
Catherine Baroin, La beauté du corps masculin dans le monde romain : état de la recherche récente et pistes de réflexion p. 31-51
Michel Blonski, Corps propre et corps sale chez les Romains, remarques historiographiques p. 53-82
Sandra Boehringer, Violaine Sebillotte Cuchet, Corps, sexualité et genre dans les mondes grec et romain p. 83-108
Jan B. Meister, Corps et politique : l'exemple du corps du prince. Bilan historiographique p. 109-125
Florence Gherchanoc, Valérie Huet, Le corps et ses parures dans l'Antiquité grecque et romaine : bilan historiographique p. 127-149
Lydie Bodiou, Véronique Mehl, Le corps antique et l'histoire du sensible : esquisse historiographique p. 151-168
Jean-Baptiste Bonnard, Véronique Dasen, Jérôme Wilgaux, Les technai du corps : la médecine, la physiognomonie et la magie p. 169-190
Résumés p. 191-196


Notes:


1.   Signalons à ce sujet l'ouvrage tout récent sous les auspices de R. Blondel–K. Ormand (ed.), Ancient Sex: New Essays. Classical memories/modern identities, Columbus, 2015 et le c. r. de C. Atak: BMCR 2016.03.16.
2.   Parmi un nombre conséquent de contributions: G. Impallomeni, "In tema di vitalità e forma umana come requisti essenziali alla personalità,", Iura 22, 1971, 99-120 ; D. Dalla, "Status e rilevanza dell'ostentum," in Sodalitas 2, Naples, 1984, 519-532; l'étude diachronique de E. J. H. Schrage, "Capable of Containing a Reasonable Soul," in Mélanges H. Ankum, 2, Amsterdam, 1995, 469-488; A. N. Sharpe, "Structured like a Monster: Understanding Human Difference Through a Legal Category," in Law Critique, 18 (2007), 207-228; Y. Thomas, "Le ventre. Corps maternel, droit paternel," in Le genre humain, 1986, 211-236; A. Paturet, "Ambivalence sexuelle et identité juridique à travers les âges," in Journal of Research in Gender Studies, 2.1, 2012, 11-27; "Être et ne pas être: le droit civil français et l'impossible troisième sexe," in R. Mihaila–E. Oktapoda-N. Honicker (eds.), Gender Studies at the Age of Globalization, New-York, 2013, vol. 1, 116-144.

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