Wednesday, June 26, 2013

2013.06.43

Aurélie Damet, La septième porte : les conflits familiaux dans l'Athènes classique. Histoire ancienne et médiévale, 115. Paris: Publications de la Sorbonne, 2012. Pp. 507. ISBN 9782859447038. €35.00 (pb).

Reviewed by Nicolas Boulic, Université Stendhal-Grenoble 3 (nicolas.boulic@u-grenoble3.fr)

Version at BMCR home site

« Les violences familiales sont au cœur de l'éducation, de la culture et du quotidien des Athéniens de l'époque classique » : c'est par ce constat qu'Aurélie Damet amorce la conclusion de son livre remarquable (p. 433). Et, de fait, au terme de la lecture de cet ouvrage, on peut dire que l'auteur est parvenue à livrer une vision très fine et nuancée du problème complexe des conflits dans la famille aux Ve et IVe siècles athéniens, tout comme elle est parvenue – et c'est encore plus intéressant sans doute – à montrer que ce problème se pose sur plusieurs registres : éthique, sociologique, littéraire et politique pour ne citer que les plus centraux. Pour ce faire, elle a suivi une démarche toujours rigoureuse et visant à l'exhaustivité, en montrant une maîtrise appréciable des sources grecques comme de la bibliographie moderne. L'argumentation que propose ce livre riche et dense est articulée en cinq chapitres d'inégale longueur, encadrés par une copieuse introduction et une conclusion assez brève.

Dans une solide introduction, qui présente l'historique des notions qui sont en jeu et à signaler les grands travaux antérieurs sur la question, sont soulignées les deux particularités de ce travail : d'une part, il a pour ambition de « présenter l'ensemble des violences et des querelles surgissant entre parents, différends patrimoniaux et économiques, agressions, meurtres, abandon d'enfants, malédictions, injures, reniement, divorce et inceste » (p. 22) et, d'autre part, il « repose sur l'analyse et le croisement de trois types de sources écrites : la dramaturgie, comédie et tragédie, la philosophie platonicienne et aristotélicienne, et les plaidoyers des orateurs du IVe siècle » (p.25). C'est cette optique comparatiste, entre des genres ordinairement traités séparément, et la volonté de traiter de toutes les formes de conflits qui ébranlent la famille athénienne qui guideront la pensée de l'auteur durant les 440 pages de son analyse.

Le premier chapitre, intitulé « Fragile parenté : pour définir les contours flous de la famille », fait office de précieuse mise au point. Selon A. Damet, c'est avant tout parce que la famille est « structurellement fragile, aux contours fluctuants et aux liens incertains » (p. 32) que les dramaturges ou les philosophes grecs ont pu la remettre en cause. Ainsi après avoir engagé une étude des différents mots grecs servant à désigner la famille : oikos, oikia, anchisteia, genos et syngeneia, l'auteur passe à la difficile question de la philia dans la famille, d'après Aristote, mais surtout d'après Socrate et Platon. D'une certaine manière, ce sont eux qui, en doutant de l'innéité du sentiment familial et en pensant la famille sur le mode de l'utile, ont en quelque sorte initié le processus de déconstruction des liens familiaux qui intéresse le livre. A. Damet relève, à juste titre, un autre élément qui peut y concourir, à savoir les concurrences internes à la famille : entre amour paternel et amour maternel, entre enfants biologiques et enfants adoptés, mais surtout entre la famille consanguine, dont les membres sont, par définition, irremplaçables, et la famille par alliance, aux membres « remplaçables et renouvelables » (p. 68).

Portant un titre parfaitement explicite, le deuxième chapitre, « Typologie du conflit familial », est le plus long du livre et aussi sans doute le plus problématique. D'emblée, l'auteur le reconnaît : « Chaque source, dramatique, juridique et philosophique, privilégie la mise en lumière de certains types de violence » (p. 77). Et, de fait, se pose la question de l'homogénéité du corpus retenu. Si l'auteur parvient à mettre en lumière un certain nombre d'échos entre la philosophie, celle de Platon notamment, et les pièces du corpus dramatique, qui se concentrent toutes deux sur les problèmes de l'oikos (voir p. 205 par exemple), en revanche, les plaidoyers judiciaires semblent constituer un genre à part, parce qu'ils ne traitent, au fond, que de problèmes économiques survenant majoritairement dans l'anchisteia. Certes, A. Damet convoque Aristote pour expliquer ce grand écart entre les sources,1 mais l'organisation même du chapitre, par genre plutôt que par manifestation des conflits internes à la famille, renforce la fâcheuse impression d'isolement des corpus les uns des autres. L'auteur essaie de cerner la grande variété des conflits familiaux, en envisageant d'abord le théâtre, la comédie, avec la figure marquante du patraloias d'abord, puis, plus longuement, la tragédie, y compris les fragments. Ce dernier genre est plus fécond pour les conflits familiaux et A. Damet montre bien qu'y figurent toutes les horreurs familiales : de l'exposition au matricide, des brouilles entre époux à la tecnophagie. Au fil de l'étude, certains points forts se dégagent de cette typologie systématique, qui méritent d'être soulignés, comme par exemple cette remarque : « le vrai meurtre d'un enfant pour un Grec, c'est- à-dire commis avec raison, est le fait de femmes : Médée et Althée. Les autres mises à mort minimisent le rôle paternel » (p.112). Avouons toutefois que, si la démarche est impressionnante par sa quasi-exhaustivité et par sa rigueur érudite, le lecteur se demande parfois ce qu'il est censé faire de toutes ces informations, qui se présentent, dans certains cas, sous la forme d'un relevé ou d'un catalogue. Heureusement, ce second chapitre prend tout son sens à la lecture de la suite de l'ouvrage. C'est alors au tour des plaidoyers d'être scrutés avec, là aussi, l'établissement de constats très fructueux, par exemple la propension des discours judiciaires à faire naître rumeurs et de mauvaises réputations à des fins successorales. Enfin, l'étude des différends familiaux selon Platon montre surtout comment le philosophe théorise la toute-puissance des géniteurs et entend encadrer les violences intrafamiliales en mettant en place des sanctions dissuasives.

Le troisième chapitre se concentre sur le règlement judiciaire des violences familiales. Détaillant, avec toute la précision requise, l'arsenal législatif mis en place dans la polis, l'auteur démasque les idéologies qui se cachent derrière les punitions prévues par la loi athénienne. Elle montre aussi et surtout à quel point l'esprit en fonction duquel les sanctions sont proposées diffère : si la logique archaïque de la tragédie privilégie la vendetta comme seule réponse envisageable au meurtre et se dispense de la médiation d'une décision de justice, ce genre n'est pas pour autant étanche aux échos de la réalité judiciaire, comme en attestent les mentions d'exil, qui se trouve être la peine imposée par la justice en cas d'homicide prémédité, ou le soin apporté aux purifications de meurtriers. Enfin, puisant aux deux sources ‒ la loi réelle d'Athènes qui ne considère pas différemment le parricide et le meurtre mais aussi la terrible vengeance cyclique illustrée dans la tragédie ‒ Platon élabore dans les Lois un code pénal d'une précision extrême, dont A. Damet ne passe sous silence aucune disposition, tout en lui donnant cohérence et continuité. De manière très convaincante, elle parle à son propos d'un « syncrétisme complexe entre loi athénienne et talion archaïque » (p. 315).

La censure sévit, et l'autocensure davantage, dès que l'on vient à parler des différends familiaux. C'est ce que montre brillamment le quatrième chapitre intitulé « L'infamille : occulter et dévoiler les conflits familiaux dans l'Athènes classique ». Car à la honte du conflit, à son infamie, répond aussi sa gravité et les risques qu'il fait courir aux délicats équilibres de la famille et à la cité. C'est pourquoi elle a multiplié les façons de se prémunir du scandale que représente ce type de violences : arbitrages privés et mots tabous par exemple, tout en n'hésitant pas, quand son intérêt est en jeu, à exhiber les conduites déviantes pour que leur indécence même discrédite leurs auteurs. Même la tragédie, genre de la monstration des horreurs par excellence, peut être amenée à user d'une certaine prudence, voire d'euphémisation pour évoquer les violences intrafamiliales, par le biais de figures conciliatrices ou de techniques linguistiques finement analysées. Les pages les plus riches de ce chapitre, à notre sens, touchent aux dénonciations formulées par Xénophane et Platon contre l'étalage indécent des querelles familiales chez Homère et Hésiode. Sans vraiment sortir du cadre qu'elle s'est fixé au départ, A. Damet propose ici une mise en perspective du problème étudié et tire tout le parti possible des textes qu'elle convoque ; elle commente, sans rien simplifier, l'évolution théorique de Platon sur l'utilité des poètes dans la cité.

Le cinquième chapitre, enfin, le plus court, traite des échos politiques que peuvent avoir les conflits familiaux. Posant le principe que le bon citoyen est aussi un bon fils et/ou un bon père, on retrouve dans les conditions exigées pour l'accès aux magistratures ou aux charges politiques de la cité la nécessité pour le candidat de prouver son intégration harmonieuse dans la famille. Les repoussoirs absolus sont alors le tyrannos qui assume et assouvit ses fantasmes contre-nature d'inceste, de parricide et de cannibalisme par la faute d'un thumos déréglé, et la stasis qui naît de la famille ou s'étend à la famille dans une forme de confusion aggravée encore par l'idée que le meilleur moyen d'apaiser la stasis est de rappeler aux citoyens qu'ils sont frères.

Nous voudrions signaler que le livre, bien écrit, élégant, de présentation irréprochable, ne comporte que de très rares coquilles et inconséquences. 2 Le grec est toujours impeccablement reproduit ou translittéré. Pour une consultation pratique, l'auteur a pris la peine d'établir deux indices étoffés et fiables : un index des notions et un index des sources. Quelques textes mentionnés en notes de bas de page sont toutefois absents du second index, comme la Samienne de Ménandre (cité p. 239). De la même façon, dans les 40 pages que compte la bibliographie, très peu de références bibliographiques manquent ou sont erronées.3 On s'étonnera quand même de deux oublis qui semblent préjudiciables : A. Damet ne semble connaître ni le livre de Patricia Watson, Ancient Stepmothers: Myth, Misogyny and Reality, Leiden : E.J. Brill, 1995 (compte rendu en ligne BMCR 1995.04.17) ni, surtout, celui de Michel Menu, Jeunes et vieux chez Lysias : l'akolasia de la jeunesse au IVe siècle av. J.-C., Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2000.

En conclusion, le livre d'A. Damet est précieux et important. Précieux parce qu'il recense avec minutie toutes les sources utiles à l'étude des conflits familiaux dans l'Athènes classique et important parce que, malgré les quelques critiques que ce compte rendu a pu émettre et qui tiennent surtout à l'ambition du projet, la famille est présentée en tension, dans ses dynamiques et ses contradictions insolubles. Or, c'est sans doute ainsi que l'on en dresse le tableau le plus authentique et le plus éloquent. Comme l'auteur le rappelle elle-même en conclusion : « Hommes/femmes, alliance/consanguinité, occultation/publicité, philia naturelle/construite, la famille athénienne se nourrit de toutes ces tensions » (p. 438).



Notes:


1.   « La poésie est plus noble et plus philosophique que la chronique : la poésie traite plutôt du général, le chroniqueur du particulier » Poétique 1451a.
2.   J'en signale quelques-unes dont le petit nombre semble désavouer l'entreprise de relevé elle-même : p. 98, l. 1 : « Ion » ne devrait pas être en italiques; p. 103, n. 137 il manque une référence précise : v. 885-899 par exemple; p. 122, l. 6 du nouveau paragraphe « L'Oenée » devrait être en italiques; p. 179, dernière ligne, lire « la véracité de ce discours »; p. 275, l. 8 la référence de la réplique d'Electre manque : v. 120; p. 307, l. 31, il manque la référence précise : Oiseaux, v. 1351-1352; p. 310, l. 13, lire nékyia; p. 315, l. 28, « Euménides » devrait être en italiques; p. 355, l. 1-2, la citation, en langue étrangère, devrait figurer en italiques; p. 407, l. 4 de la deuxième citation, lire « orateurs ».
3.   On peut corriger les références de certains titres :J.B. Bonnard, « Phèdre sans inceste. À propos de la théorie de l'inceste du deuxième type et de ses applications en histoire grecque », Revue historique, 621, 2002, p. 77-107; J. Wilgaux, « Entre inceste et échange. Réflexions sur le modèle matrimonial athénien », L'Homme, 154-155, 2000, p. 659-676.

No comments:

Post a Comment