Tuesday, September 21, 2010

2010.09.39

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Pierre Briant, Michel Chauveau (ed.), Organisation des pouvoirs et contacts culturels dans les pays de l'empire achéménide. Actes du colloque organisé au Collège de France par la "Chaire d'histoire et civilisation du monde achéménide et de l'empire d'Alexandre" et le "Réseau international d'études et de recherches achéménides" (GDR 2538 CNRS), 9-10 novembre 2007. Persika 14. Paris: De Boccard, 2009. Pp. 435. ISBN 9782701802671. €95.00 (pb).
Reviewed by Thierry Petit, Université Laval (Québec)

Le volume Persika 14 (table des matières en fin de revue) regroupe les textes de communications présentées lors d'un colloque tenu à Paris en novembre 2007. La moitié du volume (sept contributions) est consacrée à l'Egypte, mais on trouve aussi six contributions qui portent sur la Babylonie, la Perse et l'Anatolie. Sont évoquées des sources iconographiques, archéologiques et textuelles (épigraphiques, papyrologiques), et, par comparaison, des sources littéraires classiques. Smith et Martin rappellent la découverte de 520 papyri démotiques et 181 papyri araméens dans la nécropole animale de Saqqarah. Parmi eux, certains sont datées avec certitude ou une raisonnable probabilité de l'époque perse. 21 textes démotiques sont ici intégralement publiés. Certains mentionnent notamment le satrape Arsamès (dont on apprend que le mandat se prolonge au moins jusqu'au 24 janvier 435) et d'autres Perses depuis le règne de Darius Ier jusqu'à celui de Darius II. Ces textes montrent que les procédures officielles (parfois judiciaires) impliquent des Perses et des Egyptiens, et révèlent l'emploi de certains termes officiels transcrits de l'iranien. Davis publie ici la stèle MoA 72/1 + N de la série de la "Mère d'Apis" trouvée dans la nécropole de l'Animal Sacré de Saqqarah Nord, document qui évoque des événements qui couvrent au moins 71 ans. L'étude de Vittmann est consacrée à différents prêtres et officiers dans l'Egypte achéménide. Pour la basse Egypte, les sources utilisées sont des stèles du Sérapeum. Il étudie les continuités et les ruptures dans les différents offices entre la XXVIe et la XXXIe dynastie en Basse puis en Haute Egypte. On constate que certaines fonctions disparaissent dès l'époque saïte pour ne renaître que sous la XXXe dynastie. Si l'on s'en tient au titre, on pourrait croire que la contribution de Chauveau couvre le même thème, continuité et rupture entre l'époque saïte et l'époque perse (p. 123). En réalité, il s'agit d'une étude plus thématique que la précédente. Deux grands types de sources sont utilisés qu'il est apparemment difficile de concilier ou même d'associer : les inscriptions lapidaires, d'une part, les papyri ou ostraka démotiques de l'autre. Sont évoqués les rapports entre Egyptiens et étrangers parmi les officiers de l'administration perse. A vrai dire, on ne découvre pas beaucoup de nouveautés par rapports aux papyri araméens. On relève que le terme "satrape" n'est attesté qu'après la domination achéménide ; à l'époque perse, on le désigne par des périphrases. Est examiné aussi le cas de certains "fonctionnaires en action" (p. 127 ss.), notamment le "senti" dont le sens a été récemment révélé, et qui se trouve être l'un des principaux officiers sous le satrape, puis celui de "techniciens", comme des "chefs de travaux", un "chef de tous les orfèvres et argentiers". Pour examiner le cas des "Egyptians in Persia", M. Wasmuth utilise trois types de sources : la charte de fondation de Suse de Darius Ier (DSf et DSz), les tablettes de Persépolis (PFT et PTT), et les objets égyptiens trouvés en Perse. On constate que les professions exercées par les Egyptiens dans la charte de fondation se retrouvent dans les PFT. Dix-sept PFT et cinq PTT mentionnent des Égyptiens et permettent d'estimer à 1000 à 1500 le nombre d'ouvriers égyptiens à l'œuvre en Perse. Parmi les petits objets, on observe des Oudjat, différents supports représentant Bès, mais dont la présence en Perse peut être interprétée de différentes manières (p. 137-8). Enfin est évoquée la "Stèle d'Horus" découverte à Suse et datée de la XXVIIe dynastie. Schäfer réexamine l'image que donne des Perses la "Stèle du Satrape", datée du règne de Ptolémée Ier, texte où le roi se vante d'avoir rapporté d'Asie en Egypte les effigies divines. Il est aussi question des entreprises d'un Pharaon (égyptien) Khababash contre les Perses (p. 146), souverain dont le règne doit être placé dans le courant du IVe siècle. Dans ces passages, le rôle des Perses semble tout à fait mineur. Il appert que, ni dans la Stèle du Satrape, ni dans les textes contemporains (p. 149), les Perses ne sont considérés comme des ennemis par nature de l'Égypte. Defernez étudie un type particulier de vases de différentes formes (pots à couvercles, cruches, amphores, etc.) qui ont pour point commun de présenter sur la panse une effigie assez grossière d'une figure grotesque identifiée comme Bès. Cette typologie, présentée comme préliminaire, est essentiellement fondée sur le corpus de Tell el-Herr (33 individus) qui s'échelonnent du milieu du Ve au milieu du IVe siècle environ. Ces vases sont à placer dans le contexte d'une vaste diffusion, au cours de la période perse, de l'iconographie de Bès (et non pas nécessairement du culte de Bès, comme il est affirmé p. 155). Puisque le motif est ici associé à une garnison, l'auteur suggère qu'il a pu être adopté pour ses vertus apotropaïques, la protection qu'il est censé accorder contre les dommages corporels. Suit un catalogue complet (p. 178-209). On observera que, pour être susceptible d'une interprétation correcte, ce matériel devrait être comparé aux représentations de "Bès" sur d'autres supports (glyptique, orfévrerie, coroplastie) et dans d'autres regions.2 Faisons aussi observer que cette contribution comporte un nombre exagérément élevé de fautes de grammaire, de phrases bancales et d'expressions impropres.

A partir de deux études récentes, Joannès réexamine la question de la "diversité ethnique et culturelle en Babylonie récente" (p. 217 ss.) qui a suscité une abondante littérature. L'auteur conclut que le témoignage des archives cunéiformes donne une image inexacte de la diversité ethnique en Babylonie, car l'accadien est préservé presque exclusivement par les élites urbaines : jusqu'à l'époque séleucide, seul le cunéiforme garde un caractère officiel et reste l' "écriture du Pouvoir".. Des spécificités régionales à l'intérieur de la Babylonie existent cependant, variations qu'il est difficile d'interpréter. Jursa réexamine divers aspects de la taxation en Babylonie achéménide à partir de nouveaux documents des archives de familles de prêtres de Borsippa. Après avoir dressé un état de question, il étudie chacune des trois catégories de taxation : biens-fonds ruraux, biens urbains, appartenance à une classe ou à un groupe professionnel (clergé le plus souvent), en particulier le statut du bît qashti et du qashtu (qui doivent être distingués), et du "gugallu" (avec une prosopographie). La conclusion (p. 265-6) est que les affirmations d'Hérodote III, 89-65, qui décrit le système de taxation mis en place par Darius Ier en Babylonie, ne résistent pas à la comparaison avec les sources de la pratique administrative babylonienne. Toutefois on assiste, à cette époque, à une accumulation inusitée de taxes, laquelle pourrait être à l'origine de la révolte babylonienne contre Xerxès. A partir du cas des "Skudra", Henkelman et Stolper (p. 271 ss.) constatent que la grande diversité ethnique et linguistique de l'Empire, dont les rois achéménides se faisaient une gloire, se reflète dans les archives de Persépolis. La contribution dépasse largement le cas des Skudra. Ainsi le titre de l'article est assez mal choisi et ne traduit qu'une partie de sa substance. Toutefois les "Skudriens" sont le groupe étranger le plus important à Persépolis et celui qui est le plus souvent cité. Il semble que "Skudra" soit le nom générique pour les populations du nord-ouest de l'Empire; quand celui-ci connu une expansion ultérieure dans cette direction en franchissant les Détroits, le même nom a pu s'étendre aux populations nouvellement conquises. Rollinger et Henkelman (p. 331 ss.) reviennent sur la présence grecque dans l'Empire et sur la nature de l'ethnonyme Yauna, à travers les archives cunéiformes persépolitaines et babyloniennes. Subsistent des inconnues sur le statut de ces personnes en tant que groupe ethnique et sur le lieu de Perse où ils sont employés. On observe cependant des déplacements de Grecs dans un réseau qui s'étend à tout l'Empire (d'Arachosie jusqu'en Anatolie) au moins à partir de Darius Ier. Des Grecs sont aussi propriétaires terriens en Babylonie aux époques néo-babylonienne et perse. Plusieurs anthroponymes grecs attestés dans ces sources sont évoqués, ainsi que le cas énigmatique de "Yauna" qui pourrait signifier "foyer", comme il a été récemment suggéré. Il est aussi fait appel aux sources classiques qui mentionnent des spécialistes grecs des étoffes teintes et du travail du métal (à cet égard, on propose d'interpréter comme des balles de laine teinte les objets ronds présentés par certains porteurs de tributs). Émerge donc l'image d'un Empire beaucoup plus pénétré par les Grecs sinon par l'hellénisme qu'on ne le pensait.

L'iconographie achéménide en Asie mineure commence à faire l'objet d'un recensement systématique. Dans ce cadre, Lintz a entrepris l'étude des seuls objets figurés en or, à partir des collections de 25 musées turcs, mis en parallèle avec plusieurs trésors (Suse, Vouni, Oxus, Pasargades, Assur, etc.). D'emblée on peut se poser la question : pourquoi n'avoir retenu que les objets en or ? Pourquoi, par exemple, les objets en argent seraient-ils "moins significatifs dans l'étude des influences culturelles et artistiques", comme il est affirmé ? Parce qu'ils sont sans doute plus nombreux, les objets en matériaux moins nobles sont sans doute des vecteurs culturels aussi efficaces sinon plus. La grande majorité du corpus retenu provient de Carie et de Lydie. On constate une confusion dans le classement entre lieu/contexte de trouvaille et type de publication (p. 358-360). Dans sa sélection, l'auteur choisit de négliger les "éléments décoratifs", en opposant "iconographique" et "décoratif". On peut craindre qu'il s'agisse là d'un concept moderne.1 En outre, on comprend mal certaines exclusions ou au contraire certaines dilections : ainsi, en quoi le croissant ou les boucles d'oreille avec un large anneau qui sont retenus (p. 365) sont-ils plus "iconographiques" que la rosette qui, elle, est rejetée ? L'auteur rappelle la difficulté de distinguer ce qui est proprement achéménide à partir des seuls critères techniques et iconographiques, problème que ne résoudra pas le paragraphe confus de la p. 371. On pourra aussi déplorer la qualité de, et l'absence de renvois à l'illustration. Il est noté que le "vocabulaire" de certains objets est proche des thèmes de la sculpture persépolitaine (improprement appelée "statuaire"). On suggérera aussi de revoir le classement en fonction de critères discrets et opposables. On relève aussi plusieurs fautes d'orthographe et de grammaire (surtout aux p. 368-70). L'auteur conclut enfin (p. 371) que ces résultats sont provisoires, ce qu'on lui concédera volontiers. Facella réexamine d'abord l'ensemble des sources épigraphiques et archéologiques sur la Commagène achéménide. Dans son inscription de Nimrud Dagh, Antiochos Ier proclame son origine achéménide à partir d'une généalogie censée remonter à Darius Ier et à Alexandre par les femmes. (p. 382), idéologie dynastique qui s'appuie aussi sur un syncrétisme religieux gréco-perse. L'auteur tente de reconstituer la suite de personnages qui étaient figurés sur les stèles du culte ancestral. La mention d'Orontès (Ier) parmi les ancêtres dynastiques suggère que la Commagène appartenait à la satrapie d'Arménie. Pour ce qui concerne les témoignages archéologiques, on rappelle la difficulté de caractériser les niveaux achéménides au Proche-Orient (p. 393 ss.). A cet égard, les prospections effectuées depuis 1975 sur des sites désormais sous eau ont donné des résultats intéressants. Notamment à Samsat (Samosate), capitale du royaume, et à Tille Höyük, où l'on observe les vestiges d'un grand palais. D'autres sites sont aussi évoqués qui jouxtent la Commagène (p. 398 ss.); il s'agit surtout de tombes comparables à celle de Deve Höyük, qui reste la référence en ce domaine. Depuis 2003, la fouille de Dülük Baba Tepesi a fourni d'autres preuves d'une occupation achéménide dans la région. On y a localisé notamment le sanctuaire de Jupiter Dolichenus. La fouille a livré plus de 250 sceaux néo-babyloniens et achéménides, mais aussi un chapiteau en basalte remployé, avec protomè taurine, qui provient peut-être d'un édifice cultuel. Il s'agirait donc d'un élément important pour la diffusion des idées religieuses achéménides.

Il revient à Christopher Tuplin de faire la synthèse de ces communications très diverses. Il observe que le colloque portait sur deux thèmes distincts mais qui peuvent être associés, et relève les enseignements principaux de chaque communication en notant les problèmes qui subsistent. Il suggère aussi quelques pistes et compléments. Ainsi pour les Yauna, qui seraient des Occidentaux autres que les Lydiens. Deux remarques concluent cette synthèse. Dans la première est soulignée l'importance mais aussi la faiblesse des sources non grecques (et ajoutons latines) : le contraste est saisissant entre les deux types de sources, avec un éclairage très cru, mais en même temps très limité chez les premières. Dans la seconde est constatée la rareté des interactions réciproques et, là où le pouvoir s'exerce, les relations culturelles sont de fait biaisées. On finira en regrettant les choix typographiques de la série, notamment pour les titres et sous-titres, noms des auteurs du sommaire qui sont peu lisibles, de même que les appels de notes. Il s'agit là, on le voit d'un volume aux contributions très disparates ; mais, grâce à ce genre de publication, il est possible de compléter progressivement notre connaissance des sources non classiques sur l'Empire achéménide, dont le nombre ne cesse de croître ces dernières années, et dont l'hétérogénéité nécessite l'intervention de spécialistes d'aires culturelles très diverses. C'est donc un type de publication indispensable pour faire connaître les nouvelles sources sur l'empire achéménide et pour permettre leur interprétation.

Sommaire :

P. Briant, M. Chauveau, "Introduction", p. 17-22.
H.S. Smith, C.J. Martin, "Demotic papyri from the Sacred Animal Necropolis of North Saqqarah: certainly or possibly of Achaemenid date", p. 23-78.
S. Davis, "'Eine Kuh macht Nuh, viele Kühe machen Mühe'. The strange case of MoA 72/1 + N", p. 79-88.
G. Vittmann, "Rupture and continuity. On priests and officials in Egypt during the Persian period", p. 89-122.
M. Chauveau, "Titres et fonctions en Égypte perse d'après les sources égyptiennes", p. 123-132.
M. Wasmuth, "Egyptians in Persia", p. 133-144.
D. Schäfer, " Persian foes - Ptolemaic friends? The Persians on the Satrap stela", p. 143-152.
C. Defernez, "Les vases Bès à l'époque perse (Égypte-Levant). Essai de classification", p. 153-216.
Fr. Joannès, "Diversité ethnique et culturelle en Babylonie récente", p. 217-236.
M. Jursa, "On aspects of taxation in Achaemenid Babylonia: new evidence from Borsippa", p. 237-270.
W.F.M. Henkelman, M.W. Stolper, "Ethnic identity and ethnic labelling at Persepolis: the case of the Skudrians", p. 271-330.
R. Rollinger, W.F.M. Henkelman, "New observations on 'Greeks' in the Achaemenid empire according to the cuneiform texts from Babylonia and Persepolis", p. 331-352.
Y. Lintz, "Perses, Anatoliens et Grecs en Asie Mineure: témoignages iconographiques et stylistiques de l'orfèvrerie", p. 353-378.
M. Facella, "Darius and the Achaemenids in Commagene", p. 379-414.
Chr. Tuplin, "Culture and power: some concluding remarks", p. 415-428.


Notes:


1.   Voir notamment O. Keel et Chr. Uehlinger, Göttinnen, Götter und Gottessymbol, 1993, par. 152 et 229.
2.   Par exemple, voir déjà l'article de Wilson, Levant, 7, 1975, p. 77-103.

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