Monday, July 22, 2013

2013.07.27

Anne Rolet (ed.), Allégorie et symbole: voies de dissidence? de l'Antiquité à la Renaissance. Interférences. Rennes: Presses Universitaires de Rennes, 2012. Pp. 597. ISBN 9782753519824. €24.00 (pb).

Reviewed by Ginette Vagenheim, Université de Rouen (ginette.vagenheim@univ-rouen.fr)

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Table of Contents

Cet important volume a pour point de départ un colloque international qui s'est tenu à l'université de Nantes les 1-3 décembre 2009 ; aux 21 textes issus des communications sont venus s'adjoindre les articles de B. Pouderon, M. Possamai-Pérez et V. Sebastiani, qui en rencontraient les lignes de force.

Au début de sa longue introduction (pp. 8-39), A. Rolet précise d'emblée qu'il ne s'agit ni d'un volume sur le symbole et l'allégorie ni d'une étude sur dissidents et dissidences mais d'un livre qui voudrait se situer au point de convergence des deux concepts dont la conjugaison semble aujourd'hui problématique. Il s'agit d'appréhender les champs où les deux termes se rencontrent, se complètent, s'affrontent, divergent, se méprisent, voire s'ignorent superbement, dans un arc chronologique qui distingue, sans les séparer, l'Antiquité, le Moyen Âge et la Renaissance.

A. Rolet mène ensuite une enquête terminologique minutieuse sur les termes de « dissidence, allégorie et symbole », qu'elle estime incomplète et arbitraire à certains égards mais indispensable comme préalable à la présentation des sept parties du volume dont elle fournit un excellent résumé dont nous reprenons les grandes lignes.

Dans la première partie (L'allégorie, mode de construction des oppositions politiques, intellectuelles et artistiques dans l'antiquité), est retracé le destin contrasté de l'allégorie et de certains de ses usages idéologiques « dissidents » dans l'Antiquité, en commençant par les historiens grecs qui à la fois rejettent l'usage traditionnel de l'allégorie et ouvrent au récit historique la possibilité de devenir lui-même allegoria in factis (S. Kefallonitis); à travers Q. L. Catulus se dévoile le parcours d'un anti-conformiste qui initia une révolution stylistique dans la peinture romaine (G. Sauron) ; à travers l'œuvre ovidienne, on suit les formes masquées de justification et de protestation du poète exilé qui espère rentrer en grâce mais ne renonce pas à défendre une œuvre à la fois dissidente et dans l'air du temps (J.Fabre- Serris) ; enfin on se voit proposer un parcours dans la Rome du premier siècle de notre ère où le symbole et l'allégorie qui servent à exprimer l'opposition politique voient leur efficacité continuellement mise à mal par le poids de la tradition culturelle, les tentatives de récupération politiques et les interprétations incontrôlables de l'opinion publique (C. Badel).

La deuxième partie (Lectures philosophiques de l'allégorie antique : la contestation de la tradition), analyse les interprétations et les pratiques dissidentes de l'allégorie chez les philosophes grecs et romains, refus chez Lucrèce de l'allégorèse classique des mythes, jugée aliénante au nom du logos (A. Gigandet), querelles autour du vocabulaire de l'allégorie et de la réception du texte homérique par Héraclite Pontique (B. Pouderon), polémiques sur la place de la pauvreté dans la définition, les pratiques et les représentations allégoriques de la philosophie chez Sénèque, Apulée et Marc-Aurèle (J. Dross).

La troisième partie (Le symbole et l'allégorie dans la confrontation entre références païennes et culture judéo- chrétienne) met en évidence les modalités de résistance et d'étanchéité à l'assimilation du symbole et de l'allégorie entre paganisme, judaïsme et christianisme : usages de signes cryptés de reconnaissances dans les écrits proto- chrétiens à une époque où il est dangereux d'affirmer ses convictions religieuses (I. Ramelli),croyance spécifique dans la résurrection des corps martyrisés chez les Juifs, étrangère à la tradition grecque du supplice du sage ou d'une justice humaine rétributive (M.-F. Baslez), allusion voilée au mystère eucharistique chrétien dans un passage du païen Procope de Gaza (E. Amato), ou tentation de présenter des allégories fort païennes dans un discours pédagogique du chrétien Ennode de Pavie (V. Zarini).

La quatrième partie (Nouvelles sensibilités spirituelles et mutation de langage allégorique à l'époque médiéval) permet de faire le lien entre antiquité tardive et première Renaissance en observant continuités et ruptures dans les comportements face à l'allégorie adoptés par les courants spirituels et philosophiques entre le XIe et le XIVe siècle, qui attaquent les formes traditionnelles de l'allégorie défendues par l'Eglise plus qu'ils ne promeuvent de nouvelles (S. Piron), puis la profonde originalité de la première traduction en langue romaine de l'Ovide moralisé qui infléchit dans un sens chrétien l'original antique (M. Possamai-Pérez) ou encore l'utilisation originale de personnifications traditionnelles de Rome par Cola di Rienzo qui fonde sur elles l'essentiel de sa propagande révolutionnaire au XIVe siècle (J. C. d'Amico).

Dans la cinquième partie (Allégorie plastique, allégorie littéraire dans les controverses religieuses du XVIe siècle), les contributions montrent le rôle essentiel et complexe qu'a joué l'allégorie sous toutes ses formes (textes littéraires, écrits théoriques ou images plastiques) , pour exprimer, soutenir ou au contraire réfuter les hérésies et les oppositions religieuses à la Renaissance ; ainsi, l'usage des figures négatives de Brutus, des Géants, des compagnons d'Ulysse ou de l'Hydre de Lerne, à l'époque d'Etienne Pasquier pour déconsidérer les protestants et les soumettre au déterminisme de schémas narratifs dépréciatifs (E. Karagiannis-Mazeaud) tandis que les personnifications hétérodoxes peintes par Vasari sur le plafond du couvent de Santa Maria di Monte Oliveto à Naples visent à soutenir un idéal religieux renouvelé (A. Fenech Kroke). Enfin la représentation des mois devient le lieu d'expression d'oppositions politiques et religieuses entre catholiques et calvinistes (E. Leutrat).

La sixième partie (L'allégorie à la Renaissance, arme des dissidences) propose d'examiner les différentes formes de contestation que peut proposer l'allégorie, cette fois hors du champ religieux : permanence des symboles antiques dans la célébration du tyrannicide (S.Rolet) ; pouvoirs subversifs de l'humour qui déconstruit le système référentiel traditionnel de la peinture allégorique (G. Cassegrain) ; revalorisation de la lettre de l'allégorie dans le mythe d'Hylas revu par Ronsard pour servir l'expression poétique de l'homosexualité (Ph.Ford) ; usages virtuoses des images emblématiques pour servir et masquer le caractère révolutionnaire des nouvelles conceptions scientifiques dans un traité mathématique jésuite paru à Louvain (A. Guiderdoni-Bruslé).

La dernière partie (Dissidence et circulation géographique de l'allégorie à la Renaissance) s'intéresse aux phénomènes de mouvement, de déplacement et de transfert qui, affectant les hommes et les notions, attestent la vitalité de l'allégorie et conditionnent la diffusion des dissidences de toute nature : échanges entre les cours de Ferrare et de Turin à l'époque de Renée et Marguerite de France, si sensibles à la culture du symbole et du cryptage (R. Gorris Camos) ; souplesse et originalité du langage symbolique dans un frontispice destiné à convaincre Erasme de se déplacer pour venir rejoindre le cercle bâlois rassemblé autour de l'imprimeur Froben (V. Sebastiani),métamorphoses chez Rabelais et Bruno de la figure complexe de l'âne-Pégase, qui tente de réconcilier les parties dissidentes du symbole et de la nature humaine (O. Pot).

En conclusion de l'ouvrage, sous le titre « En guise de point d'orgue…. » est publié le texte tiré d'un concert- lecture intitulé « Liszt et le diable » donné par Pierre Maréchaux lors de la seconde soirée du colloque ; qui trouve ici toute sa pertinence dans la mesure où, traitant de Liszt et du concept d'écriture cellulaire, il met en valeur deux éléments « dissidents » empruntés à la théologie et à l'imaginaire de Dante, le Ciel et l'Enfer.

Si le nombre des contributions et leur richesse peuvent décourager un lecteur voulant s'informer rapidement, on se rend vite compte que l'on peut lire chaque partie comme un ensemble indépendant, grâce à la présence des résumés d'articles en fin de l'ouvrage, suivis de courtes biographies des auteurs et surtout d'un riche index des noms qui permet d'établir des liens inédits entre les différentes études et suscite de nouvelles réflexions sur un thème déjà largement exploré dans cet ouvrage qui est désormais une pierre angulaire dans les travaux sur l'allégorie, le symbole et les "voies de la dissidence."

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