Sunday, March 24, 2013

2013.03.40

Sandrine Dubel, Sophie Gotteland, Estelle Oudot (ed.), Éclats de littérature grecque d'Homère à Pascal Quignard : mélanges offerts à Suzanne Saïd. Nanterre: Presses universitaires de Paris Ouest, 2012. Pp. 365. ISBN 9782840161165. €26.00 (pb).

Reviewed by Christine Kossaifi, CELIS – Université de Clermont-Ferrand (christine.kossaifi@ac-orleans-tours.fr)

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J'ai croisé Suzanne Saïd à deux ou trois reprises lors de séminaires ou de journées d'études où j'ai échangé quelques remarques avec elle, notamment sur la poésie de Théocrite. Sans doute ne se souvient-elle pas de mon nom, mais moi, je n'ai pas oublié ses interventions : à chaque fois, qu'elle soit oratrice ou auditrice, j'ai pu apprécier la clarté de son exposé, la rigueur de sa pensée, la diversité de ses centres d'intérêt, la pertinence et la finesse de ses remarques. Mais ce qui m'a le plus frappée, c'est la vitalité de son regard, la luminosité de son sourire et surtout sa bonne humeur permanente et sa simplicité modeste malgré son immense érudition – elle m'a fait penser à mon maître et ami, monsieur Jean-Marie Jacques, décédé en 2008.

Aussi ai-je demandé à faire la recension de cet ouvrage qui lui est dédié et qui, comme elle le souhaitait, ne rassemble que « les contributions des étudiants qui (ont), de façon plus ou moins étroite, travaillé sous sa direction » (avant-propos, p. 9). Certains d'entre eux lui disent leur reconnaissance et la remercient en lui offrant leurs textes (S. Dubel, A. Balansard, E. Oudot, F. Picco qui la présente comme « l'incomparable Diotime de l'hellénisme », p. 251), d'autres vont jusqu'à rapporter des anecdotes de leurs années d'étudiants (Payne, à deux reprises, p. 113 et 129, Bréchet, p. 233) ; d'autres au contraire ne citent pas son nom, se contentant d'un hommage silencieux ou dévié (L. Plazenet semble offrir son article à Pascal Quignard en souhaitant « qu'il (y) trouve une expression fervente de (s)a gratitude », p. 313, n.1). Quoi qu'il en soit, chacune des quatorze études est marquée, à des degrés divers, par l'exigence de rigueur et de clarté qui est celle de S. Saïd, tandis que leur diversité, thématique et stylistique, apparaît comme un hommage à son insatiable curiosité intellectuelle (dont témoigne la bibliographie de ses travaux, établie au 1er septembre 2011). L'ouvrage nous mène de la poésie d'Homère à celle de P. Quignard, obscurément nourrie de grec, en passant par la rhétorique, entre philosophie, histoire et « magie », puis par les Fables de La Fontaine, les dialogues de Fontenelle et le Voyage d'Anacharsis de Barthélémy : un tour du monde et des idées en trois cent soixante cinq pages.

Le voyage commence avec la patroclie homérique, que S. Dubel aborde dans une perspective dramaturgique, en montrant comment les déplacements de Patrocle dessinent la construction de son identité héroïque. Un petit bond dans le temps et nous voilà à l'époque classique : A. Balansard met en lumière la cohérence de la position théorique de Gorgias, telle que Platon la présente dans le Gorgias et le Sophiste, et elle souligne la « pertinence du témoignage platonicien » (p. 58). S. Gotteland, pour sa part, s'intéresse au travail de réécriture historique opéré par les orateurs attiques sur la figure de Conon qui devient l'homme d'un exploit, le vainqueur de Cnide, évoqué dans une perspective athénocentrique et intégré à la « mythologie de la cité attique » (p. 82). Deux textes traitent ensuite d'Aristophane : M. Bastin-Hammou montre que, dans ses comédies, les termes de διδάσκαλος et de ποιητής ne sont pas interchangeables, le premier désignant un technicien dépourvu de parole libre, tandis que le second implique une parole politique qu'Aristophane revendique pour lui-même et qu'il accorde aussi aux poètes tragiques (p. 106-107). M. Payne confronte les remarques ornithologiques d'Aristote à la réalité imaginative des Oiseaux avant de mettre l'ensemble en écho avec la dernière nouvelle de Céline, Rigadoon. Le théâtre est ainsi une école d'apprentissage dont C. Muckensturm-Poulle montre l'importance dans les Entretiens d'Epictète, tels qu'ils ont été transmis par Arrien vers 110 : les nombreuses références théâtrales y jouent un rôle pédagogique dont l'auteur explore les significations philosophiques ; d'une façon plus générale, Epictète utilise la symbolique théâtrale – notamment celle du masque – pour éduquer ses disciples.1 Poursuivons notre périple pour arriver à l'époque impériale : E. Oudot étudie l'image, géographique et périégétique, d'Athènes dans les textes grecs du Haut-Empire, en s'arrêtant sur l'originalité de la présentation de Plutarque dans sa Vie de Périclès (assimilé à un empereur romain, p. 169). Dans un article dont il faudrait actualiser les références (elles datent en général des années 80-90, à l'unique exception de P. Briant, 2002, cité p. 178, n. 10), S. Schwartz analyse la symbolique identitaire, sociale et politique des vêtements dans le roman grec.2 J.-P. Guez examine la place, religieuse, rhétorique et esthétique, de la magie dans la Vie d'Apollonios de Tyane, substitut du sophiste, en particulier de Gorgias (le rapprochement porte sur la « fonction quasi-médicale du langage, la recherche d'un style poétique et spectaculaire, la logique du kairos et de l'improvisation », p. 194). C. Bréchet conclut la partie « antique » du livre par un retour indirect à Homère : étudiant les occurrences des termes mimèsis, muthos et plasma dans les Scholia vetera à l'Iliade, il met en lumière la cohérence du discours sur la création poétique et l'influence des conceptions classiques.

Le voyage se poursuit ensuite en France : F. Picco débusque l'hydre qui hante le livre VIII des Fables de La Fontaine : image de la prolifération néfaste des désirs, elle est aussi l'indice d'une esthétique. S. Rabau se propose d' « entendre finesse » pour mettre en avant la modernité, peut-être involontaire, de Fontenelle : dans l'un des Nouveaux dialogues des morts, il critique les lectures allégoriques d'Homère, propose, « par l'intermédiaire d'Esope, une parodie critique » de l'Iliade (p. 281 ; la n. 24 peut, à ce propos, s'enrichir d'une référence à Scarron) et souligne l'importance de la fiction dans l'œuvre homérique dont le sens est à construire par chaque lecteur ; ce faisant, il « annonce une esthétique de l'indétermination qui dominera le XXe siècle » (p. 290). Faisons maintenant un détour par le XVIIIe siècle finissant pour voir comment Barthélémy, dans son Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, dans le milieu du IVe siècle avant l'ère vulgaire, aborde le théâtre grec ; S. Humbert-Mougin nous montre que, si son approche reste classique, son admiration pour la langue d'Eschyle et son intérêt pour tout ce qui relève de la mise en scène attestent du « regard neuf et curieux qu'il porte sur la théâtralité antique » (p. 311). Le périple se finit au cœur de la modernité avec l'écrivain contemporain Pascal Quignard, dont L. Plazenet analyse le rapport aux textes grecs, qui sont retraduits, réinterprétés et mis au service d'une méditation sur le langage et l'activité poétique, liant de façon consubstantielle le grec à l'obscurité et au lyrisme (p. 343, 363). L'approche de Quignard peut d'ailleurs être mise en résonance avec celle de Philostrate : Apollonios fait lui aussi l'éloge de l'obscurité et son « esthétique 'magique' » (cf. p. 218 et 230) fait écho à la fulgurance « quasi magique du langage » que Plazenet déchiffre chez Quignard « traducteur » de Lycophron (p. 347). Tel est peut-être l'un des intérêts majeurs de ce livre que de tisser des échos entre des auteurs d'époques et de sensibilités différentes.

Au moment où j'écris ces lignes, les réflexions d'Omar Khayyâm me reviennent à l'esprit, notamment deux de ses Rubayât (traduction A. Robin, NRF/poésie, Gallimard, Paris, 1994) :

« Tous les plaisirs, les avoir voulus... et puis?
Tous les livres, les avoir lus... et puis ?
Khayyâm, tu vas vivre, admettons, cent ans.
Mettons, si tu veux, cent ans de plus... et puis ? » (p. 25)

à quoi fait écho :

« Tu observas les astres ! Tout ce que tu observas, c'est rien !
On parla de toi, on entendit parler de toi, c'est rien !
Tu as tout vu de l'un à l'autre pôle, c'est rien !
Même ce que chez toi tu thésaurisas, c'est rien ! » (p. 53)

Et il est vrai que pour chacun la route se termine dans l'anéantissement de la conscience et l'effacement de ses connaissances, si immenses soient-elles. Pourtant, cet ouvrage constitue à sa façon une réponse aux méditations désabusées du poète et savant perse du XIe siècle : quand un maître sait transmettre son savoir, il reste vivant dans la mémoire de ses élèves et ce n'est pas rien. Suzanne Saïd a la chance d'en faire l'expérience dès à présent et de pouvoir cueillir elle- même la fragile fragrance de ce bouquet d'articles.

Table des Matières

Avant-propos, Sandrine Dubel, Sophie Gotteland, Estelle Oudot
Bibliographie des travaux de Suzanne Saïd
Essai de dramaturgie homérique : sur le parcours héroïque de Patrocle dans l'Iliade, Sandrine Dubel
Les présupposés épistémologiques de l'art rhétorique de Gorgias. Le Gorgias et le Sophiste de Platon comme sources, Anne Balansard
L'invention d'un héros paradigmatique : la figure de Conon chez les orateurs attiques, Sophie Gotteland
Quelques réflexions sur l'emploi du terme διδάσκαλος dans les comédies d'Aristophane, Malika Bastin-Hammou
Aristotle's birds and Aristophanes' Birds, Mark Payne
Les références au théâtre dans les Entretiens d'Épictète, Claire Muckensturm-Poulle
« Elle fut aussitôt antique » : l'image de la ville d'Athènes sous le Haut-Empire et ses enjeux, Estelle Oudot
Dressing up, dressing down: false enslavement in the greek novels, Saundra Schwartz
Magie et sophistique dans la Vie d'Apollonios de Tyane, Jean-Philippe Guez
L'analyse de la création homérique dans les scholia vetera à l'Iliade, Christophe Bréchet
Le complexe de l'Hydre dans le Livre VIII des Fables de La Fontaine, Frédéric Picco
« Hélas ! Point du tout » : de l'illisibilité d'Homère dans un dialogue de Fontenelle, Sophie Rabau
Anacharsis au pays des tragiques grecs, Sylvie Humbert-Mougin
Poème obscur : le grec et la littérature grecque dans l'œuvre de Pascal Quignard, L. Plazenet


Notes:


1.   Cf., par exemple Entretiens 2, 1, 15, et l'analyse de S. Wyler, « faire peur pour rire ? Le masque des Erotes », p. 106-110, in La part de l'œil, 23, 2008, p. 104-121 ; voir aussi, puisque S. Saïd aime les approches croisées et apprécie Théocrite, l'usage que ce poète en fait dans son Idylle XXVI (C. Kossaifi, « Un exemple de pseudologie ironique : Les Bacchantes de Théocrite (Idylle XXVI) », p. 108-109, in P. Hummel (éd.), Pseudologie. Etudes sur la fausseté dans la langue et dans la pensée, Philologicum, 2010, p. 103-116).
2.   Sur le problème de l'identité dans le roman grec, cf. T. Whitmarsh, Narrative and Identity in the Ancient Greek Novel: Returning Romance., Cambridge: Cambridge University Press, 2011 (réc. BMCR 2012.02.20). La référence à Bakhtine (p. 177, n. 4) à propos du temps dans le roman grec peut être nuancée ; voir, à ce sujet, l'analyse d'A. Billault, La création romanesque dans la littérature grecque à l'époque impériale, P.U.F. écriture, Paris, 1991, p. 222-224 et la synthèse d'ensemble p. 221-237.

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